Quatre ans de lutte dans l'espoir
que la République reconnaisse enfin le "rôle positif"
du général Alexandre Dumas...

projet de statue pour le général Dumas
place du général-Catroux à Paris proposé par le sculpteur
sénégalais Ousmane Sow
28 juin 2006. Les statuts de l'association
du général Dumas, présidée par Claude Ribbe, sont déposés
à la préfecture de police de Paris. L'association se
propose d'offrir à Haïti une réplique de la statue qui
sera remise en place par la ville de Paris. Le président
haïtien René Préval, de passage à Paris est sensibilisé
par Claude Ribbe à cette démarche. Réunion du comité
pour l'art dans la ville pour désigner le scuplteur
chargé de remettre la statue en place.

24 juin 2006. Répondant à une invitation de
la Facim (Fondation pour l'action culturelle internationale
en montagne), présidée par Hervé Gaymard, le ministre
de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres vient inaugurer
au petit Saint-Bernard (Savoie) une plaque commémorant
la victoire du général Dumas, commandant de l'armée
des Alpes en 1794. M. Donnedieu de Vabres est conspué
par les indépendantistes de la Ligue savoisienne. La
Marseillaise, jouée par les Chasseurs alpins, est sifflée.

Séez (Savoie) 25 juin 2006. Claude
Ribbe, caméra à la bretelle, venu filmer dans la redoute
sarde emportée par le général Dumas en avril 1794 à
2500 mètres d'altitude.En arrière-plan, le Mont-Blanc.
23 juin 2006. Un tableau peint par Edouard
Pingret en 1836 et représentant la victoire du général
Dumas au petit Saint-Bernard est dévoilé après restauration
à la mairie de Bourg-Saint-Maurice. Conférence sur le
rôle du général Dumas en Savoie à Bourg-Saint-Maurice.
22 juin 2006. Conférence sur le général Dumas
en Savoie à Lanslebourg.
1er mars 2006. Article de Claude Ribbe dans
Le Monde protestant contre l'absence de commémoration
du bicentenaire du général Dumas. Le sénateur de la
Drôme, Bernard Piras, dépose une question écrite au
ministre de la Culture sur les raisons de la non-commémoration.
26 février 2006. Villers-Cotterêts; Pour le
bicentenaire et à l'initiative de Claude Ribbe, une
plaque est inaugurée par la mairie de Villers-Cotterêts
et la communauté de communes de Retz sur la maison où
mourut le général Dumas.
27 janvier 2006
Claude Ribbe s’adresse à M. Jacques Chirac
pour lui demander de rendre hommage au général Dumas
et de déclarer le 4 février journée nationale de commémoration
d e l’abolition de l’esclavage.
Monsieur Jacques Chirac, Président de la République
française
Monsieur le Président de la République,
Au moment où la Convention abolit l’esclavage sans
conditions (4 février 1794) et où Marie-Césette Dumas,
esclave de Saint-Domingue, devient libre et citoyenne
française, son fils, le général Alexandre Dumas, né
lui aussi esclave, est nommé général en chef de l’Armée
des Alpes. La République, indifférente à la couleur
de sa peau, n’hésite pas à lui confier la responsabilité
de 45 000 Français.
Quelques mois plus tard, le général Dumas montre qu’il
était digne de cette confiance. Après une progression
harassante et périlleuse dans la neige, il monte à l’assaut
des redoutes austro-sardes et emporte le site stratégique
du Petit Saint-Bernard, sauvant la République de l’invasion
étrangère.
Alors, sous les vivats des soldats de l’An II, les Piémontais
viennent s’incliner devant ce Français à la peau noire
et déposent à ses pieds leurs sabres et leurs étendards.
Le 26 février 2006, cela fera deux cents ans que le
brave général Dumas est mort de chagrin parce qu’une
autre France - prosternée devant un « homme providentiel
» - a refusé de reconnaître ses mérites et a rétabli
l’esclavage.
Monsieur le Président de la République, lorsque vous
avez transféré au Panthéon les cendres du fils de cet
homme dont vous avez eu le courage de dire qu’il avait
été « trahi et abandonné par Bonaparte », vous avez
montré à quelle France vous apparteniez. C’est celle
de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.
Vous avez aujourd'hui l’opportunité, dans ce même élan,
de marquer l’histoire en rendant hommage à ceux qui
eurent l’audace – sans tenir compte des intérêts économiques
de la Nation – d’abolir l’esclavage sans conditions
et de faire de tous les habitants des colonies, sans
distinction de couleur, des citoyens français à part
entière. Par leur geste inoubliable (mais enfoui dans
notre mémoire), la déclaration des droits de l’homme
du 26 août 1789 est devenue un principe universel. Dans
l’histoire de notre République, aucun autre moment n’est
comparable à celui-là.
La logique et l’équité voudraient que vous rassembliez
dans un même élan tous les Français blessés de l’Outre-mer
et leurs compatriotes, en déclarant solennellement le
4 février journée de commémoration nationale de l’abolition
de l’esclavage et qu’un hommage éclatant soit rendu,
sous votre haut patronage, en 2006, au brave général
Dumas, héros sans tache de notre République.
Pour vous en convaincre, je n’ai, hélas, d’autre autorité
que la liberté de ma plume et la mémoire de mes ancêtres,
citoyens français mis en esclavage à la Guadeloupe en
1802, mais aussi paysans du Limousin arrachés à leur
terre pour partir à la conquête de l’Europe sans d’autre
raison que la gloire d’un homme. Je suis sûr qu’ils
approuveraient, les uns comme les autres, que ma plume
ait aussi servi à vous écrire cette lettre.
Je vous prie d’agréer, Monsieur, le Président de la
République, l’expression de ma respectueuse considération.
Claude Ribbe
Décembre 2005
Malgré de nombreuses interventions, dont la
lettre de François Baroin, ministre de l’Outre-mer,
M. Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, pourtant
saisi dès le 26 juillet 2005, refuse de passer outre
l'avis du haut comité des célébrations nationales et
d’inscrire le bicentenaire de la mort du général Dumas
sur la liste des commémorations nationales 2006.
26 novembre 2005
Ultime rencontre de Claude Ribbe avec Olivier
Bosc, conseiller du ministre de la Culture chargé du
dossier du bicentenaire du général Dumas.
16 novembre 2005
Claude Ribbe, avec le Comité Culture du Collectif
des Antillais, rencontre Mme Laurence Franceschini,
directrice adjointe du cabinet du ministre de la Culture
et MM. Olivier Bosc, Séverin Naudet et Philippe Castro,
conseillers du ministre de la Culture. L’objet de l’entretien
est de demander que le ministre inscrive d’office le
bicentenaire du général au calendrier des commémorations
nationales 2006.
Septembre 2005
Lettre de François Baroin, ministre de l’Outre-mer,
à Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture,
en faveur de l’inscription du bicentenaire du général
Dumas au calendrier des commémorations nationales 2006
27 juillet 2005
Claude Ribbe, appuyé par le Collectif des Antillais,
Guyanais et Réunionnais, intervient auprès de François
Baroin, ministre de l’Outre-mer.
Monsieur François Baroin,
Ministre de l’Outre-Mer
Monsieur le Ministre,
Je me permets d’attirer votre attention sur le très
prochain bicentenaire du général Dumas, né esclave aux
Antilles et mort à Villers-Cotterêts (Aisne) en 1806.
L’occultation de ce bicentenaire – qui risque de se
produire si vous n’intervenez pas en urgence - serait,
à mon sens, de nature à choquer la communauté antillaise
de France et à discréditer le gouvernement. Je vous
joins copie des courriers adressés dans ce sens à divers
responsables et me tiens à votre disposition pour toutes
précisions complémentaires.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression
de mes sentiments déférents.
Claude Ribbe
26 juillet 2005
Claude Ribbe saisit le ministre de la Culture, par l’intermédiaire
de sa directrice-de cabinet.
Madame Laurence Franceschini
Directrice adjointe du Cabinet de M. le Ministre de
la Culture
Madame,
Le Haut Comité des célébrations nationales ayant refusé,
malgré mes instances, de proposer au Ministre l'inscription
du bicentenaire de la mort du général Dumas, sur la
liste des célébrations nationales 2006, j'émets le voeu
que le Ministre puisse inscrire lui-même l'anniversaire
de la mort du général Dumas sur la liste des commémorations
retenues. Je suis volontiers disposé à en rédiger la
notice et à vous fournir toutes explications utiles.
J'insiste sur l'urgence, car la plaquette des commémorations
nationales 2006 est actuellement sous presse, daprès
ce que m'indique Madame Danièle Neirinck, chargée du
dossier.
J'irai plus loin. Eu égard aux manifestations prévues
en 2006 par diverses collectivités territoriales (conseil
général de Savoie, conseil général de l'Aisne, ville
de Paris, ville de Villers-Cotterêts notamment) pour
honorer la mémoire de ce grand Français que fut le général
Dumas, il ne me paraîtrait pas déplacé qu'une personne
fût désignée, dans le cadre de votre cabinet, pour assurer
la liaison entre les différentes initiatives, comme
cela fut le cas pour George Sand en 2004. Ce serait
une manière honorable de rappeler l'attachement de la
France aux hommes emblématiques que l'histoire et les
préjugés ont hélas, occultés.
Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes respectueux
hommages.
Claude Ribbe.
26 juillet 2005
Claude Ribbe intervient auprès du président
du Haut Comité des célébrations nationales. Il ne recevra
aucune réponse.
Monsieur Jean Leclant
Président du Haut comité des célébrations nationales
Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Inscriptions
et Belles Lettres,
Palais de l’Institut
25 quai de Conti, 75006 Paris
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
En 2002, Martine de Boisdeffre, que je ne connaissais
pas, m’avait adressé un courrier par lequel elle me
faisait part de la lecture de ma biographie du général
Alexandre Dumas (1762-1806) qui l’aurait frappée au
point de proposer au Haut Comité que vous présidez d’inscrire
à son calendrier 2004 l’anniversaire de l’indépendance
d’Haïti. Comme vous le savez, j’avais volontiers accepté
d’en rédiger la notice.
Je suis donc particulièrement étonné, trois ans plus
tard, de recevoir un courrier de la même Martine de
Boisdeffre en date du 15 juin 2005 où je lis :
« Monsieur, Vous avez récemment attiré l’attention de
la délégation aux célébrations nationales sur la mort
du général Dumas, père de l’illustre écrivain, le 26
février 1806. J‘ai signalé cet anniversaire au Haut
comité des célébrations nationales qui s’est réuni le
10 juin dernier comme susceptible de figurer parmi les
célébrations nationales 2006. J’ai le regret de vous
faire savoir que ce dernier n’a pas souhaité retenir
cette date parmi celles qu’il proposera au ministre
de la Culture et de la Communication.».
Les explications données sont plus étonnantes encore
:
« [Le comité] n’a pas retenu de généraux de la Révolution
et de l’Empire à l’exception de Desaix et de Kléber
et ne souhaite pas, par exemple, proposer l’inscription
de la mort du général Hugo au titre des célébrations
nationales ».
Je conclus évidemment de cette lettre que le général
Dumas aurait été proposé à votre Haut Comité en ses
seules qualités de général de la Révolution et de père
du célèbre écrivain. Ce n’est pas du tout en ce sens
que j’avais attiré l’attention de la délégation.
Le général Dumas est l’une des figures emblématiques
de notre histoire et un modèle pour notre République,
ce qui n’est le cas ni pour Desaix (qui servit sous
ses ordres) ni pour son ami Kléber, encore moins pour
le général Hugo. « Il a sauvé vingt fois la République
et est mort pauvre. Une telle existence est un chef-d’œuvre
auquel rien n’est à comparer ». Ainsi Anatole France
résumait-il sa vie du général Alexandre Dumas.
Vous ne pouvez ignorer qu’il est né esclave parmi les
400 000 esclaves de la colonie française de Saint-Domingue
qui faisaient alors vivre un Français sur huit et qu’il
eut à affronter le préjugé de couleur, préjugé qui amena
Bonaparte à le rayer des cadres et à lui refuser une
pension de prisonnier de guerre et la Légion d’Honneur
à laquelle il avait droit plus que tout autre. J’ai
eu l’occasion de le rappeler solennellement dans une
allocution au Sénat lors du transfert des cendres de
son fils au Panthéon. « Ne me parlez plus jamais de
cet homme ! » disait Bonaparte. Pourtant, en 1906, le
centenaire de la mort du général Dumas a été inscrit
solennellement au fronton des institutions républicaines.
Une statue a été érigée par la ville de Paris. Une statue
qui sera déboulonnée par l’occupant nazi en 1942. J’imagine
que vous comprenez pourquoi !
La République d’Haïti, les Antillais de France et tous
les adversaires des préjugés et de l’injustice seraient
bien offensés si, un siècle plus tard, le Haut Comité
dédaignait de célébrer l’anniversaire du brave général
Dumas. Compte tenu de la place occupée par Napoléon
Bonaparte dans la plaquette des commémorations 2004,
(Bonaparte, le héros national qui a rétabli l’esclavage
et la traite négrière dans les colonies françaises et
assassiné Toussaint Louverture), l’éviction du général
Dumas pourrait bien être interprétée, hélas, comme la
dérive raciste de l’institution que vous présidez. J’ose
cependant penser que vous prendrez toutes précautions
pour éviter un tel scandale en réexaminant attentivement
et de toute urgence le cas du bicentenaire de la mort
du général Alexandre Dumas. Pour toutes précisions utiles,
je suis entièrement à votre disposition.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués,
Claude Ribbe
juin 2005
Claude Ribbe renouvelle sa demande. Martine
de Boisdeffre l’informe par courrier que le Haut comité
des célébrations nationales, présidé par Jean Leclant,
refuse l’inscription du bicentenaire du général Dumas.
janvier 2005
Au moment de la dispersion des Archives de
Lyon, Claude Ribbe rappelle à Danièle Neirinck, collaboratrice
de Martine de Boisdeffre, la nécessité de célébrer en
2006 le bicentenaire du général Dumas
30 novembre 2002
Les cendres de l’écrivain Alexandre Dumas sont transférées
au Sénat sur décision de M. Jacques Chirac, président
de la République. M. Christian Poncelet, président du
Sénat, après avoir lu Alexandre Dumas le Dragon
de la Reine, la biographie du général Dumas écrite
par Claude Ribbe, fait modifier la cérémonie initialement
prévue : une manifestation au Sénat destinée à honorer
la mémoire du général Dumas précède celle du Panthéon.
Claude Ribbe, entouré de MM. Christian Poncelet et Jean-Jacques
Aillagon, ministre de la Culture, prononce une allocution
devant les sénateurs et un parterre d’invités représentant
l’Outre-mer.
Monsieur le Président du Sénat,
Monsieur le Ministre,
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Mesdames, Messieurs,
Que dirait notre Alexandre Dumas de ces fastes républicains
brusquement déployés autour de sa dépouille ? Nul ne
le sait. Mais ce qui est sûr, c’est que s’il tenait
la plume aujourd’hui, on ne se contenterait pas de dire
qu’il est un écrivain. On jugerait utile, pour mieux
le qualifier, d’ajouter qu’il est un écrivain «de couleur
». Ce serait un romancier « noir », un auteur « antillais
». On parlerait de sa « créolité », de son «africanité
», de sa « négritude », de son « sang noir ». Bref,
il aurait quelque chose de différent, de particulier,
que sa couleur de peau désignerait et dont il n’aurait
jamais la liberté de se défaire. En cette France du
XXIe siècle, y aurait-il donc encore des gens pour croire
à la « race », à la « pureté du sang » ?
Faut-il attendre de tomber en poussière pour ne plus
subir le regard des autres ? Faut-il attendre les honneurs
posthumes pour ne plus être insulté ? Insulté, Dumas
le fut, de la naissance à la mort. Il essuya, avec la
dignité propre aux êtres d’exception, les plus sottes
offenses. Et la plus douloureuse de ces offenses fut
sans doute l’injustice faite à son père, le général
républicain Alexandre Dumas, premier du nom. Dès lors,
l’hommage éclatant de ce soir doit-il être aussi l’occasion
de saluer solennellement la mémoire de ce très grand
Français.
Car les Alexandre Dumas sont trois et le premier d’entre
eux, père de l’écrivain, n’était en naissant qu’un esclave
dans la partie française de l’île de Saint-Domingue,
aujourd’hui république d’Haïti. Il ne s’appelait pas
encore Alexandre Dumas. Il n’avait qu’un prénom -Thomas-Alexandre-
et pas de nom de famille car les esclaves n’avaient
pas le droit d’en porter. Un esclave : deux cent quarante
ans après, avons-nous bien idée de ce que cela veut
dire ? Des civilisations bafouées, un continent décimé,
la déportation, la cale de ces bateaux bien français
qu’on armait dans les ports et pas seulement de Nantes
ni de Bordeaux. Le fouet, le viol, l’humiliation, la
torture, les mutilations, la mort. Et après la mort,
l’oubli.
Le roi Louis XIV, en instaurant en 1685 le Code noir,
avait juridiquement assimilé les esclaves africains
déportés dans les colonies françaises à des biens meubles.
Et ce Code noir, ne l’oublions pas, excluait aussi les
Juifs et les Protestants de ces mêmes colonies françaises.
Dans l’article 13, le roi voulait que «si le père est
libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves
pareillement». Le père de Thomas-Alexandre était Européen
-donc libre- mais la mère était esclave africaine et
le Code Noir s’appliquait à cet enfant comme à des centaines
de milliers d’autres jeunes captifs. En 1775, son père,
pour payer un billet de retour dans le bateau qui le
ramènerait en Normandie, le mit d’ailleurs en gage,
comme on dépose un objet au mont-de-piété. Un an plus
tard, le jeune esclave passait en France à son tour
mais lorsque son pied toucha le quai du Havre, il n’en
fut pas affranchi pour autant. Un principe admirable
affirmait pourtant que la terre de France ne porte point
d’esclave. Mais il y avait été dérogé par plusieurs
textes, qui, tout au long du XVIIIe siècle, avaient
rendu de plus en plus difficile la venue et le séjour
en France des esclaves antillais et, plus généralement,
des hommes et des femmes de couleur. Ainsi, dissimulé
sous une fausse identité, le père d’Alexandre Dumas,
n’était qu’un «sans-papiers».
Bravant ces difficultés, en s’engageant pour huit ans,
en qualité de simple cavalier, dans le régiment des
Dragons de la reine, il prit un nom de guerre : Alexandre
Dumas. On a souvent dit que c’était celui de sa mère.
Mais, étant esclave, elle n’avait pas de patronyme et
les actes qui la désignent ne parlent d’ailleurs que
de son prénom : Césette. Il pourrait bien s’agir alors
de son nom africain et ce serait bien honorable pour
ce jeune homme d’avoir ainsi rendu hommage à sa mère
restée là-bas en servitude.
Aux Dragons de la reine, Alexandre Dumas rencontra trois
camarades. L’un d’entre eux venait de Gascogne. Les
quatre cavaliers restèrent liés par une amitié fidèle
et combattirent ensemble pendant les guerres de la Révolution.
En 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme, contrairement
à ce que l’on croit souvent, n’était pas encore universelle.
Elle ne concernait que les Européens. Il fallut attendre
trois ans pour que des droits soient reconnus aux hommes
de couleur libres. Cinq ans pour que l’esclavage soit
aboli, en principe, et encore sous la pression d’une
révolte qu’on ne pouvait contenir.
Alexandre Dumas, après s’être battu avec rage, dès le
printemps de 1792, contre l’envahisseur, participa avec
son ami Joseph de Bologne (dit chevalier de Saint-George)
également né esclave, à la création d’un corps composé
d’Antillais et d’Africains : la Légion des Américains.
Eux aussi furent des soldats de l’An II. Alexandre Dumas,
en moins d’un an, fut le premier homme de couleur à
devenir général de division de l’armée française. Accompagné
des trois amis qu’il avait rencontrés aux Dragons de
la reine, il prit bientôt le commandement de l’armée
des Alpes et, bravant la peur, la neige et le froid,
emporta les postes inexpugnables du Petit-Saint-Bernard
et du Mont-Cenis. Lorsqu’éclata l’insurrection royaliste
de 1795, c’est Dumas qu’on appela pour sauver la République.
Mais l’essieu de la voiture du général cassa deux fois.
On attendait Dumas : ce fut Bonaparte. Celui-là n’était
rien encore. Il passait juste par là et il mitrailla
les factieux. Dumas le rejoignit et combattit à ses
côtés. Ils sauvèrent la République. Mais pour combien
de temps ? Ils chevauchèrent jusqu’en Italie. Ils galopèrent
jusqu’en Autriche. Sur le pont de Brixen, seul sur sa
monture, Dumas pouvait arrêter une armée entière. Jusqu’à
Alexandrie, jusqu’aux Pyramides, il se battit encore
pour la France.
Mais le général Dumas a d’autres titres de gloire :
il protesta contre la Terreur, il protégea les prisonniers
de guerre, il refusa de participer aux massacres, aux
pillages, aux viols et aux tortures perpétrés contre
les civils de Vendée, il finit par quitter l’armée d’Egypte,
pensant que la République française n’avait pas besoin
de ce genre de conquête.
Sur le chemin du retour, le général Dumas fut capturé
et passa deux ans dans les geôles du roi de Naples où
il subit des sévices qui lui laissèrent dans le corps
et dans l’âme des séquelles ineffaçables.
A son retour en France, c’est un fils que lui donna
son épouse. Il l’avait connue à Villers-Cotterêts, en
1789. Leur histoire d’amour commença dans la cour du
château où, deux cent cinquante ans plus tôt, un grand
roi, d’un coup de plume, avait donné son essor à cette
belle langue que l’écrivain Alexandre Dumas honorerait
mieux que quiconque.
Lorsque l’enfant de 1802 parut, le général était là.
D’habitude, Marie-Louise Dumas accouchait seule. La
République ne leur avait pas laissé beaucoup de temps
pour vivre ensemble. Leur fils était libre, malgré sa
couleur de peau. Cette année 1802, qui le vit naître,
ne fait pas honneur à la France. Le 20 mai, Napoléon
Bonaparte rétablissait l’esclavage. Dans nos livres
d’histoire, à l’écran, à la scène, on n’en parle pas
volontiers. Il est un peu facile de dire qu’une femme-Joséphine-devrait
seule porter la responsabilité de cette décision ignoble
qui, aujourd’hui, aux termes d’une loi votée naguère
en ces murs, constitue un crime contre l’Humanité. Le
28 mai 1802, à la Guadeloupe, le commandant Louis Delgrès
et ses compagnons, pensant avec raison qu’on ne les
laisserait pas vivre libres préférèrent mourir. Le lendemain,
29 mai 1802, Napoléon Bonaparte excluait de l’armée
française les officiers de couleur, comme en d’autres
temps on s’en prendrait aux officiers juifs. Cette mesure
d’épuration raciale fut appliquée jusqu’aux élèves de
l’Ecole polytechnique. Elle frappa douze généraux dont
Toussaint Louverture et Alexandre Dumas. Le 2 juillet
1802, les frontières de la France se fermèrent aux hommes
et aux femmes de couleur, même libres. L’année suivante,
le 8 janvier 1803, quelques semaines avant que le général
Toussaint Louverture n’expire, privé de soins, dans
la citadelle la plus glaciale de France, les mariages
furent proscrits entre fiancés dont la couleur de peau
était différente. C’est sur ce terreau écoeurant que
purent s’épanouir les théories françaises des Vacher
de Lapouge et autres Gobineau qui furent, au siècle
suivant, les inspirateurs de la barbarie nazie.
Bonaparte s’acharna, allant jusqu’à refuser de payer
au général Dumas un arriéré de solde qu’il lui devait
pourtant. Le héros, trop sensible, mourut de chagrin
en 1806. Sa veuve, sans ressources, qualifiée de «femme
de couleur» pour avoir épousé un ancien esclave, n’eut
droit à aucune pension. Le jeune orphelin n’alla pas
au lycée. Le général Dumas ne fut jamais décoré, même
à titre posthume. Les généraux de couleur n’avaient
pas droit à la Légion d’honneur.
Aujourd’hui, d’aucuns ont du mal à accepter que l’histoire
d’un brave à la peau plus sombre que la leur ait pu
inspirer l’écrivain français le plus lu dans le monde.
Leurs préjugés les empêchent tout-à-fait d’imaginer
un d’Artagnan noir.
Alors faut-il s’étonner si la statue du général Dumas,
abattue par les nazis en 1943, n’est toujours pas remise
à sa place ? Faut-il s’étonner si notre langue magnifique
est souillée encore par ces mots qu’inventèrent les
négriers ? Le mot de mulâtre par exemple, qui désigne
à l’origine le mulet, une bête de somme hybride et stérile.
Sans doute pour dire que les enfants de ceux dont les
épidermes ne sont pas assortis feraient offense à la
nature.
Mais à présent, n’est- ce pas le moment d’un coup de
théâtre ? L’heure n’est-elle pas venue de jeter bas
les masques ? L’heure de dire la vérité à qui voudra
bien l’entendre. Quelle vérité ? Eh bien, tout simplement,
que les Dumas étaient originaires d’Afrique et que la
France en est fière.
Mais si nous disons cela, chaque fois qu’un étranger
frappera à notre porte, ne faudra-t-il pas se demander
quand même, avant de la lui claquer au nez, si ce n’est
pas le héros que la République appellera peut-être bientôt
à son secours, s’il ne sera pas un jour le père d’un
génie de l’Humanité ? L’Humanité : une, indivisible
et fraternelle comme cette République que le général
Alexandre Dumas aimait tant.
septembre 2002. Claude Ribbe publie
Alexandre Dumas, le Dragon de la Reine (éditions
du Rocher), la première biographie du général Dumas
publiée en France depuis celle d'Ernest d'Hauterive
en 1897. Il y révèle que le général Dumas est né esclave,
que sa mère n’était pas morte au moment du rétablissement
de l’esclavage par Napoléon et que l’histoire du général
Dumas et de ses trois camarades dragons de la Reine
a directement inspiré Les Trois Mousquetaires.
3 juin 2002 - Claude Ribbe
demande à M. Jacques Chirac la Légion d’honneur à titre
posthume pour le général Dumas.
Monsieur le Président de la République,
Thomas-alexandre Davy de La Pailleterie, né esclave
en 1762 dans la colonie française de Saint-Domingue
(aujourd’hui République d’Haïti) fils d’une Africaine
déportée et d’un Normand, est amené en France par son
père à l’âge de quatorze ans. Il s’engage en 1786 dans
le régiment des dragons de la Reine sous le pseudonyme
d’Alexandre Dumas. C’est en servant sous cet uniforme
et sous ce nom qu’il rencontre, trois ans plus tard,
Marie Labouret, une jeune fille de Villers-Cotterêts.
De leur union, célébrée en 1792, alors que Dumas était
lieutenant-colonel de la Légion franche des Américains
et du Midi, composée d’hommes « de couleur » et commandée
par Joseph de Bologne, dit chevalier de Saint-George
(1745-1799) devait naître un autre Alexandre Dumas,
l’un des plus grands écrivains français.
Général dès l’été 1793, le courageux et intègre Alexandre
Dumas se distingue sur tous les champs de bataille de
la Révolution et s’y conduit avec honneur et humanité.
Après dix ans de rudes combats pour la Nation, il doit
subir en Italie une captivité particulièrement humiliante
et éprouvante avant de pouvoir retrouver enfin sa famille.
Le général Alexandre Dumas, mort en 1806 des suites
de ses campagnes, dans la gêne et l’oubli, est sans
doute le plus valeureux soldat de notre République.
Il mériterait à coup sûr de continuer à reposer auprès
de son fils, même au Panthéon. « Le plus grand des Dumas,
disait Anatole France, c’est le fils de la négresse,
c’est le général Alexandre Dumas de La Pailleterie,
le vainqueur du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, le héros
de Brixen. Il offrit soixante fois sa vie à la France,
fut admiré de Bonaparte et mourut pauvre. Une pareille
existence est un chef-d’oeuvre auquel il n’y a rien
à comparer ».
Pourtant, au moment où l’ordre de la Légion d’honneur
fut créé, le 19 mai 1802, Napoléon Bonaparte ne jugea
pas utile de décorer Alexandre Dumas. Il fut ainsi l’un
des rares officiers généraux de l’époque à être privé
de cette distinction à laquelle des services exceptionnels
lui donnaient pourtant un droit incontestable. Sans
doute à cause d’une brouille survenue durant la campagne
d’Egypte. Dumas s’était élevé contre les méthodes -
trop brutales à son goût - utilisées par l’armée française
contre les Turcs. On dit aussi que Bonaparte n’aurait
pas pardonné au héros d’avoir refusé de prendre la tête
de l’expédition répressive envoyée contre la colonie
révoltée de Saint-Domingue au début de l’année 1802.
Quoi qu’il en soit, on sait que l’ordre de la Légion
d’honneur fut créé la veille du rétablissement de l’esclavage
dans les colonies françaises et quelques semaines avant
la fermeture des frontières aux hommes et aux femmes
« de couleur » (2 juillet 1802). Ce contexte nauséabond
- que Bonaparte lui-même aurait regretté plus tard -
n’était sans doute guère favorable à un Afro-Antillais
né esclave dans une colonie qui se trouvait alors en
pleine insurrection.
Vous avez accepté, Monsieur le Président de la République,
de transférer les cendres de l’écrivain Alexandre Dumas
au Panthéon. Il me semble que cela pourrait être l’occasion
de rendre également hommage à son père, le général Dumas,
en l’élevant à la plus haute dignité dans l’ordre de
la Légion d’honneur.
Ce serait une décision particulièrement opportune et
symbolique au moment où, tandis que beaucoup prônent
le devoir de mémoire, nous sommes si peu à oser évoquer
le triste anniversaire du rétablissement de l’esclavage,
qui ne saurait pourtant passer inaperçu, en particulier
pour des centaines de milliers de Français d’Outre-mer.
Elle signifierait, aux yeux de tous, que même si le
temps a passé, la République française n’oublie pas
ceux qui l’ont défendue ; qu’elle condamne avec la plus
grande fermeté toutes les formes de discrimination et
d’exclusion, tous les crimes contre l’Humanité.
Ce serait également une manière de compléter l’hommage
rendu à l’écrivain Alexandre Dumas, blessé à jamais
par le sort particulièrement injuste réservé à un père
dont il tenait tant à honorer le nom et le souvenir.
Ce père aurait pu être le héros d’un de ses romans mais,
comme le disait un biographe, « pour ne pas être taxé
d’invraisemblance, il confia aux mousquetaires la besogne
que le général avait accomplie seul ». Ce serait enfin
l’occasion de saluer l’exemple de Villers-Cotterêts,
une commune où François 1er, le 10 août 1539, signait
une ordonnance imposant l’usage de la langue française
- l’acte fondateur de la Francophonie en quelque sorte
- et qui, le 15 août 1789, deux cent cinquante ans plus
tard, presque jour pour jour, accueillait un jeune homme
de mérite et de cœur sans se préoccuper outre mesure
de son apparence ni de ses origines et sans imaginer,
bien sûr, que le fils de cet homme serait l’une des
plus grandes et des plus attachantes figures de la littérature
française.
J’ignore si la réglementation actuelle permet ou non
d’attribuer la Légion d’honneur à titre posthume mais
je suis convaincu que les textes doivent pouvoir s’adapter
aux situations et aux gens qui en valent la peine.
C’est pourquoi je prends la liberté, Monsieur le Président
de la République, de vous suggérer d’accepter, après
avis des autorités et des associations concernées, feu
Thomas-Alexandre Davy de La Pailleterie, dit Alexandre
Dumas, général de division de l’armée française, dans
l’ordre de la Légion d’honneur et de l’élever à la dignité
de grand-croix.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République,
l’expression de ma très respectueuse considération.
Claude Ribbe
25 juin 2002 dépêche AFP
Paris va retrouver la statue du général Dumas
PARIS. 25 juin (AFP) - La statue du général Dumas,
qui ornait jadis une place de Paris, devrait prochainement
retrouver son socle, pour "réparer une diversion
de l'histoire", selon les termes de l'adjoint au
maire à la culture Christophe Girard.
Philippe Séguin, président du groupe RPR au Conseil
de Paris, a rappelé mardi lors de la séance du Conseil
que le général Thomas-Alexandre Dumas, père de l'auteur
des Trois Mousquetaires, avait jadis sa statue sur la
"place des Trois Dumas" - devenue place du
Général-Catroux, dans le XVllème arrondissement - et
qu'elle avait été mise à bas par les nazis.
"C'était un homme de caractère, un des grands
généraux de l'armée française, un serviteur d'une république
ouverte", a souligné M. Séguin.
Le général Dumas était le fils du marquis Antoine-Alexandre
Davy de la Pailleterie et d'une esclave haftienne, Marie-Céssette
Dumas. Son père ayant refusé qu'il entre dans l'armée
sous son nom, il avait pris le nom de sa mère. Il était
le grand-père de l'autre Alexandre, alias Dumas fils,
auteur de la Dame aux Camélias.
M. Séguin a émis le voeu que la statue soit remisé en
place, ou que soit édifiée une nouvelle statue. La mairie
lui a donné son appui. estimant par la voix de M. Girard
qu"'au nom de la révolution, de la république,
des esclaves et de nos compatriotes d'origine africaine,
ce serait bien qu'on répare cette diversion de l'histoire".
Le voeu a été voté à l'unanimité par le Conseil. 25!06/02
09 h :59
Juin 2002
Claude Ribbe demande à M. Philippe Seguin de
faire voter la remise en place de la statue du général
Dumas, détruite pendant l’occupation. Quelques jours
plus tard le Conseil de Paris approuve cette initiative
à l’unanimité et M. Christophe Girard déclare à l’AFP
qu’il s’agit de "réparer une diversion
de l’histoire"
1942
La statue du général Dumas est détruite sur ordre des
nazis. Celles de son fils et de son petit-fils sont
épargnées. Les trois statues se trouvaient place des
Trois Dumas (l’actuelle place du général-Catroux).
février 1906
Pour le bicentenaire du général Dumas, la ville
de Paris fait ériger une statue sur l’actuelle place
du général-Catroux (17e arrondissement)
1838
L’écrivain Alexandre Dumas réclame l’installation
d’une statue pour son père avec une copie à Port-au-Prince
Lettre de l’écrivain Alexandre Dumas adressée à des
Haïtiens à propos de son père (1838).
«Mes chers compatriotes…
Souvent, j’ai été sollicité à la fois par des amis
et par mon propre cœur de faire élever une statue à
mon père ; cette statue, faite par l’un des meilleurs
artistes de la capitale, grâce aux relations que j’ai
avec tous, et à la fourniture que ferait du bronze le
gouvernement, ne coûterait pas plus de 20 à 25 000 francs.
Voici donc ce que j’ai l’honneur de vous proposer, Messieurs
:
Une souscription à 1 F serait ouverte parmi les hommes
de couleur seulement, quelle que soit la partie du monde
qu’ils habitent. A cette souscription ne pourront se
joindre, pour les sommes qui leur conviendront, que
le roi de France et les princes français, ainsi que
le gouvernement d’Haïti, et si, comme il y a tout lieu
de le croire, la somme, au lieu de se monter à 25 000
F, se monte à 40 000, on fondrait une seconde statue
pour une des places de Port-au-Prince; et alors, j’irais
la conduire et l’y ériger moi-même sur un vaisseau que
le gouvernement français me donnerait pour l’y emporter.
Je ne sais, Messieurs, si la douleur récente que j’éprouve
[Alexandre Dumas vient de perdre sa mère] et qui réveille
cette vieille et éternelle douleur de la mort de mon
père, ne me rend pas indiscret, et ne grandit pas à
mes propres yeux les mérites de celui que Joubert appelait
la terreur de la cavalerie autrichienne et Bonaparte
l’Horatius Coclès du Tyrol ; mais il me semble en tout
cas qu’il serait bon que les Haïtiens apprissent à la
vieille Europe, si fière de son antiquité et de sa civilisation,
qu’ils n’ont cessé d’être français qu’après avoir fourni
leur contingent de gloire à la France.
Alexandre Dumas, 5 août 1838 »
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