le Blog de Claude Ribbe

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vendredi 15 septembre 2006

Le retour de la "race"

Un bien curieux retour, que celui de la « race» en France. Depuis 1944, on n’y croyait plus. Et tout cela en douceur, dans l’indifférence générale, sans réaction aucune des principales ONG prétendument antiracistes. D’abord l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau appuyant ouvertement ses travaux comparatifs plus que discutables - mais salués par un certain establishment français - sur le critère racial (Les Traites négrières, page 10). Ensuite le Cran (Conseil représentatif des associations noires) de Patrick Lozès et Louis-Georges Tin se réclamant ouvertement de la notion de race pour brûler les dictionnaires. Puis la tribu Ka (avatar « hard » du Cran) organisant des réunions interdites « aux blancs, aux juifs, aux arabes et aux asiatiques » mais auxquelles Stéphane Pocrain, par ailleurs co-fondateur du Cran, aurait assisté. Sans oublier le recours systématique et décomplexé au critère racial la une de certains quotidiens. Enfin, l’apothéose, en plein été, comme il se doit pour les sujets délicats. Patrick Simon et Martin Clément, deux chercheurs du très officiel Institut d’études démographiques (Ined) - organisme placé sous la tutelle de M. Gilles de Robien, ministre de l’Éducation nationale - tentaient sournoisement de démontrer dans un article confidentiel de la revue Population et Sociétés (n° 425, juillet-août 2006) qu’il y aurait en France un « consensus » pour une approche « ethno-raciale » dans les statistiques publiques. Tout cela sous le fallacieux prétexte de lutter contre les discriminations. L’article commentait une mystérieuse « enquête expérimentale » demandée par le ministre Azouz Begag et perversement financée par le Fasild (un fonds théoriquement chargé de lutter contre les discriminations). Cette enquête avait été réalisée sur un échantillon de 1327 employés et étudiants pour tester les méthodes de mesure de la «diversité». On y avait introduit une déclaration « d’appartenance ethno-raciale » l’anglo-saxonne. On demandait tout de go au sondé s’il se considérait comme « blanc, noir, arabe ou berbère, asiatique, du sous continent-indien». Les deux chercheurs de l’Ined n’indiquaient pas d’où provient cette taxinomie raciologique. Blumenbach ? Gobineau ? Vacher de Lapouge ? On ne sait trop. L’article estival de Population et Sociétés était bien évidemment destiné voir jusqu’où on pourrait aller trop loin, tester les réactions. Curieusement, celles de la presse furent plutôt favorables, en particulier sous la plume de Dominique de Montvalon et Patricia Van Eeckout, spécialistes autoproclamés d’une prétendue « question noire » en France. « L'opinion est loin de rejeter l'idée du comptage ethnique » concluaient ces deux journalistes du Monde, habitués, il est vrai, mettre une majuscule au substantif « noir ».

Comme on pouvait s’y attendre, la suite ne tarda pas venir. Le 3 septembre, était publiée au Journal Officiel une décision prise le 18 juillet précédent par le directeur de l’Ined, M. François Héran. Elle autorisait une enquête destinée « comparer l’intégration des descendants d’immigrés dans plusieurs villes européennes » prenant en considération les «constructions identitaires » des intéressés. Il s’agissait bel et bien d’un comptage « ethno-racial » financé sur fonds publics. Mis part le MRAP, personne n’a réagi.

C’est se demander dans quelle tradition s’inscrivent – consciemment ou non – les chercheurs de l’Ined qui s’abritent, comme toujours, derrière une prétendue compétence scientifique qui sert d’alibi commode leurs commanditaires.

Il faut rappeler que le terme d’ethnie a été introduit en France la fin du XIXe siècle par un autre « scientifique », l’anthropologue Vacher de Lapouge, théoricien français du racisme et de l’eugénisme dont les idées ont directement inspiré Hitler. Son disciple George Montandon, ethnologue spécialiste d' « ethnoraciologie judaïque », devenu directeur de l’Institut d’études aux questions juives et ethno-raciales en 1943, définit ainsi la notion d’ethnie dans son ouvrage L’ethnie française (1935) : « l’ethnie est un groupement naturel pour la détermination duquel entrent en ligne de compte tous les caractères humains, qu’ils soient somatiques, linguistiques ou culturels ». Une définition que certains « scientifiques » contemporains ne renieraient sans doute pas.

Montant son tour au créneau, François Héran, le directeur de l’Ined signataire de la décision du 18 juillet 2006, tranchait sans complexe dans une tribune du Monde le 15 septembre suivant : « Peut-on introduire dans les enquêtes de la statistique publique des questions sur l'appartenance ethno-raciale, comme par exemple la couleur de la peau ? Au risque de surprendre, la réponse est oui. »

Balayé, le rejet du préjugé de couleur, un principe pourtant fondamental de la République qui permit, en 1794, l’abolition de l’esclavage et l’universalisation de la déclaration des droits de l’Homme.

La boucle serait donc bouclée. Ceux qui s’empressent de se déclarer «noirs» ne seront pas déçus. Quelle aubaine si les Africains et les Antillais acceptent docilement d’être noyés dans le même sac. On ne tardera pas, en effet, les prendre au mot pour mieux les taxer ensuite de «communautarisme», de « racisme anti-blancs », voire d’antisémitisme. Tout ce qu’ils diront sera retenu contre eux. Telle a été la solution imaginée par certains politiques - conseillés par des universitaires - pour en finir avec les revendications légitimes des descendants d’esclaves.

Grâce Pétré-Grenouilleau, Pap N’Diaye, Patrick Lozès, Louis-Georges Tin, François Héran et quelques autres, la mémoire de l’esclavage – si l’on n’y prend garde – pourrait bien être finalement diluée dans une « question noire ». Du même coup, l’extrême droite y gagnera bien quelques points : un espoir inavouable sans doute caressé par certains candidats la présidentielle.

dimanche 10 septembre 2006

Autodafé afro-fasciste

Une polémique stérile vient d’être engagée l’initiative du Cran - Conseil représentatif des associations noires - un groupuscule extrémiste qui, en toute impunité, et la faveur de relais médiatiques complaisants, se réclame ouvertement, depuis quelques mois, du concept odieux de race qu’on croyait réservé aux animaux, mais qui, grâce au Cran et la tribu Ka, curieux héritiers de Virey et de Vacher de Lapouge, semble de nouveau appliqué aux hommes.

Le Cran regroupe quelques associations, bien peu représentatives des 250 000 Français d’origine africaine ni des 300 000 Africains vivant en France. Malgré la levée de bouclier de l’Outre-mer, ce groupuscule, placé sous la férule d’un jeune Franco-Béninois dont la seule ambition est de parler au nom des autres pour faire parler un peu de lui, a un moment prétendu représenter aussi deux millions et demi d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais - d’Outre-mer et de métropole - sous prétexte qu’ils ne seraient que des « noirs » !

Au printemps, le Cran avait vainement manœuvré pour s’approprier la mémoire d’un crime en projetant de faire danser les descendants d’esclaves place de la Bastille le jour choisi pour commémorer l’abolition. Il s’agissait, la faveur de l’obscurantisme ambiant, de confisquer la mémoire de l’esclavage qui concerne principalement l’Outre-mer et d’y substituer un discours relatif la traite (qui concerne principalement l’Afrique) pour aboutir en fin de compte une «question noire» (qui ne concerne que les racistes et les imbéciles de toutes couleurs).

Aujourd’hui, pour tenter d’occuper nouveau le terrain médiatique qui sert de terreau ses prétentions, le président du Cran met en scène une ultime gesticulation en demandant le « retrait » d’un dictionnaire prestigieux au motif que la définition des mots « colonisation » et « coloniser » ne lui conviendrait pas. Quitte critiquer les définitions du Robert, M Lozès et ses amis auraient pu choisir la définition du mot « noir ». « Noir : qui appartient la race mélano-africaine » indique en effet ce dictionnaire. Mais comme il se réclame ouvertement de l’idéologie de la « race», le Cran préfère s’en prendre la définition du mot colonisation, dans l’espoir de se faire un peu de publicité en ravivant une polémique qui a pourtant déj été tranchée depuis plusieurs mois. Faut-il demander le « retrait » d’un dictionnaire parce qu’un ou plusieurs des ses paragraphes seraient archaïques, voire déplaisants ? Faut-il brûler tous les livres et les journaux racistes ? Ah, quel incendie ce serait !

Le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais a été l’une des premières associations s’insurger contre l’article de la loi du 23 février 2005 rappelant le «rôle positif» de la colonisation, tandis que le Cran ne se souciait guère de ces revendications.

L’ultime provocation du « Conseil représentatif des associations noires » est en fait de nature disqualifier les vrais combats pour l’égalité et la fraternité, afin d’instaurer dans notre République un communautarisme racial et de dresser les Français les uns contre les autres en fonction de la couleur de leur épiderme.

Ce n’est pas en brûlant les livres et les dictionnaires qu’on fait reculer l’ignorance et les préjugés.

vendredi 1 septembre 2006

Mise au point

L’un de mes lecteurs m’ayant récemment demandé des précisions, j’en profite pour une brève mise au point.

Ma démarche part d’un constat. Le problème majeur du XXIe siècle me semble être la persistance du racisme. La plupart des conflits, des crises, des problèmes planétaires ne sont-ils pas liés la croyance qu’il existerait différentes catégories d’hommes ? De ce point de vue, la France est loin d’être épargnée. Les récents sondages rendus publics au printemps 2006 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme le démontrent suffisamment : un Français sur trois se déclare raciste. Et le tapage de la presse parisienne lorsque apparaît la télévision un journaliste français dont la peau serait moins claire que celle de ses confrères montre assez que quelque chose ne tourne vraiment pas rond.

Le racisme n’est pas le produit d’une pensée construite, mais bien plutôt une attitude influencée par une idéologie. Toute idéologie apparaît forcément dans l’histoire un moment donné. D’où l’obligation, pour tout penseur honnête préoccupé par cette question fondamentale, de s’interroger sur les causes historiques du racisme et d’enquêter sur les conditions de son apparition. La première constatation qui s’impose est que les historiens français se sont généralement abstenus d’aborder le problème. En ont-ils seulement pris conscience ? À lire certains ouvrages, par exemple la récente thèse d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur la traite, il est permis de se le demander. Ce Nantais, devenu la référence d’un establishment français qui a soutenu sans sourciller le boycott du bicentenaire d’Haïti et le soutien au coup d’État franco-américain de 2004 Port-au-Prince (bilan provisoire : 20 000 morts haïtiens) n’explique-t-il pas tranquillement, dès la page 10 de son livre, que c’est la notion même d’ « homme noir» qui fonde son travail et l’autorise comparer un esclave enlevé au IXe siècle l’Afrique de l‘Est pour être voué un usage domestique en Mésopotamie un esclave déporté mille ans plus tard d’Afrique de l’Ouest pour être affecté aux plantations d’Amérique et soumis la réglementation du Code noir ? Pas un instant cet historien – pas plus que ceux qui l’encensent – n’a mis en doute la validité de ce concept d’ « homme noir» qui fonde tout son travail et sous-tend la méthode d’ « histoire globale » dont il se réclame. Et ce sont ceux-l même qui voient dans l’ouvrage discutable de Pétré-Grenouilleau une salutaire avancée de l’historiographie française qui se déchaînent contre moi parce que j’ai osé, dans mon dernier livre publié (Le Crime de Napoléon), faire, mutatis mutandis, un rapprochement entre les massacres commis et rationalisés par Bonaparte en 1802 sur le seul fondement de l’idéologie raciale avec les massacres perpétrés cent quarante ans plus tard par Hitler, certes dans une tout autre proportion, mais sur des principes analogues et parfois avec les mêmes moyens (les gaz). C’est se demander si derrière l’étrange accusation de comparer Napoléon Hitler ne se cacherait pas un autre reproche, beaucoup moins avouable, celui-l  : avoir osé comparer les victimes ( la peau claire) du dictateur nazi aux victimes ( la peau plus sombre) du dictateur français.

Les premiers résultats de mon enquête me permettent en tout cas de penser que le discours raciste - loin d’être, comme le prétendent absurdement certains «pessimistes» - l’effet d’une détermination de l’espèce humaine, se serait développé en même temps que l’Occident s’efforçait, partir du XVe siècle, de rationaliser ses pratiques esclavagistes. Au moment où ces pratiques, auxquelles le Code noir voulait donner une sorte de légitimité juridique, atteignaient leur intensité maximale, l’idéologie raciste, déj largement répandue aux colonies, venait en effet servir de rempart, en Europe, aux attaques visant les excès auxquels la rationalisation de l’institution servile aux Amériques conduisait forcément. Ainsi naquit, la fin du règne de Louis XV, ce «noir» qu’on retrouve, hélas, encore aujourd’hui (gratifié d’une majuscule) la une de certains quotidiens français. Le recul du dogme chrétien du monogénisme qui garantissait l’humanité une origine commune au profit du polygénisme, défendu par des esprits brillants comme Voltaire, étayait ce discours en essayant de séparer les humains en espèces. Mais il fallut attendre le XIXe siècle, au moment où Napoléon rétablissait l’esclavage et massacrait les citoyens français résistant ce rétablissement, pour que se développe – principalement en France – une idéologie prétention scientifique destinée établir au sein de l’humanité une hiérarchie fondée sur la notion de race et empruntée la taxinomie animalière. Cette idéologie, d’abord exprimée par des théoriciens tels que Virey, pur produit de l’université napoléonienne, était d’abord destinée démontrer la spécificité du « noir » en même temps que son infériorité. Principalement fondée sur la couleur de peau, elle s’appliqua naturellement d’autres populations que celles d’Afrique subsaharienne qui étaient réputées d’autant plus inférieures que leur apparence différait de celle de l’Occidental. L’institution de l’esclavage aux Amériques (initialement liée la production du sucre) fut finalement abandonnée - on le sait - pour des raisons plus économiques et politiques qu’humanitaires. Mais le racisme, devenu vérité officielle et incontestée, était parvenu son apogée. C’est lui qui justifia les conquêtes coloniales du XIXe siècle et la mise en coupe réglée du Sud – et en particulier de l’Afrique – par un Nord arrogant et moralisateur. Le racisme étant un poison, il ne tarda pas s’attaquer ceux l même qui l’avaient inventé et s’en servaient sans vergogne. Passant outre le critère de la couleur de peau, les Occidentaux finirent par se servir du racisme pour ostraciser certains d’entre eux qui étaient jusqu’alors marginalisés ou persécutés selon des critères principalement religieux. L’effroyable ravage de la Seconde guerre mondiale en est l’illustration la plus connue.

Rien ne semble démontrer que les choses aient beaucoup évolué – et tout particulièrement en France - depuis le XIXe siècle. Certes, la défaite de l’Allemagne nazie en 1945 a modéré l’arrogance des tenants de l’idéologie de la race. Mais en réalité, c’est surtout la discrimination visant les Occidentaux qui a été censurée. Telle est bien la constatation d’Aimé Césaire la fin des années quarante dans son très lucide Discours sur le colonialisme. De fait, aux colonisés, l’idéologie de la race continue bel et bien de s’appliquer sans que la plupart des Occidentaux y trouvent redire. Y compris travers le discours ambigu d’un prétendu antiracisme inscrit en toutes lettres l’article premier de la constitution française.

En ce qui concerne l’ « homme noir», sa définition a été fixée par les thèses exprimées en 1948 par Jean-Paul Sartre dans l’Orphée noir, en préface l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de Senghor. De ce fait, la «négritude», simple slogan littéraire revendiqué par les écrivains des colonies antillaises et africaines durant les années trente, est devenue une référence prétention philosophique qui valide, aujourd’hui encore, le discours indiscutablement raciste et paternaliste de certains théoriciens qui se prétendent progressistes. En France, l’avatar le plus récent en est l’offensive « noiriste» de la fin de l’année 2005, qui fut vivement soutenue par quelques journalistes fortement imprégnés ( leur insu peut-être) de l’idéologie de la race mais qui avançaient sous le masque commode d’un discours «de gauche».

Il ne faut donc guère s’étonner que ces publicistes aient cherché enfouir la récente prise de conscience des Français descendants d’esclaves sous le fatras écoeurant d’une «question noire» ni qu’ils fassent la promotion de Français d’origine africaine qui, par pure ambition, ont tenté de s’autoproclamer les porte-parole de deux millions de descendants d’esclaves déportés par la France. Il ne faut guère s’étonner que l’historien Pétré-Grenouilleau soit sorti des limites de son domaine de compétence pour s’en prendre publiquement la notion même de descendant d’esclave et déclarer que la loi Taubira était de nature renforcer l’antisémitisme en France.

C’est donc, il me semble, avec cohérence que je m’attache tirer de l’oubli les personnalités que nul, auparavant, n’aurait osé célébrer en tant qu’anciens esclaves : notamment le chevalier de Saint-George et le général Dumas; que je rappelle - au grand dam de certains - l’importance d’Haïti dans la mémoire française ; que je m’insurge contre les imposteurs qui, sous le prétexte de leur peau, tentent de confisquer la parole aux descendants d’esclaves, que je stigmatise le caractère profondément raciste d’initiatives donnant une valeur la couleur de tel ou tel Français, que je tiens rappeler la différence entre la mémoire de l’Afrique, frappée par la traite, et la mémoire des Antilles, des la Guyane et de la Réunion, frappées par une servitude codifiée et rationalisée.

Ma démarche est politique dans la mesure où il me paraît extrêmement important, dans une période marquée par les débats électoraux, d’être particulièrement attentif aux prises de positions des candidats - sans distinction de couleur ou d’étiquette - sur ces différents thèmes. On peut imaginer ceux qui briguent la magistrature suprême suffisamment avisés pour n’être pas surpris d’être sanctionnés, le moment venu, par deux millions de leur compatriotes des Antilles, de Guyane, de Réunion et de France métropolitaine, qui ne leur pardonneraient pas d’avoir confondu leurs problèmes spécifiques avec ceux - tout aussi réels mais différents - de deux cent mille Français originaires d’Afrique, sous le prétexte que tout les « noirs » se ressembleraient.