vendredi 1 septembre 2006
Mise au point
Par Claude Ribbe, vendredi 1 septembre 2006 à 14:42 :: General
L’un de mes lecteurs m’ayant récemment demandé des précisions, j’en profite pour une brève mise au point.
Ma démarche part d’un constat. Le problème majeur du XXIe siècle me semble être la persistance du racisme. La plupart des conflits, des crises, des problèmes planétaires ne sont-ils pas liés à la croyance qu’il existerait différentes catégories d’hommes ? De ce point de vue, la France est loin d’être épargnée. Les récents sondages rendus publics au printemps 2006 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme le démontrent suffisamment : un Français sur trois se déclare raciste. Et le tapage de la presse parisienne lorsque apparaît à la télévision un journaliste français dont la peau serait moins claire que celle de ses confrères montre assez que quelque chose ne tourne vraiment pas rond.
Le racisme n’est pas le produit d’une pensée construite, mais bien plutôt une attitude influencée par une idéologie. Toute idéologie apparaît forcément dans l’histoire à un moment donné. D’où l’obligation, pour tout penseur honnête préoccupé par cette question fondamentale, de s’interroger sur les causes historiques du racisme et d’enquêter sur les conditions de son apparition. La première constatation qui s’impose est que les historiens français se sont généralement abstenus d’aborder le problème. En ont-ils seulement pris conscience ? À lire certains ouvrages, par exemple la récente thèse d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur la traite, il est permis de se le demander. Ce Nantais, devenu la référence d’un establishment français qui a soutenu sans sourciller le boycott du bicentenaire d’Haïti et le soutien au coup d’État franco-américain de 2004 à Port-au-Prince (bilan provisoire : 20 000 morts haïtiens) n’explique-t-il pas tranquillement, dès la page 10 de son livre, que c’est la notion même d’ « homme noir» qui fonde son travail et l’autorise à comparer un esclave enlevé au IXe siècle à l’Afrique de l‘Est pour être voué à un usage domestique en Mésopotamie à un esclave déporté mille ans plus tard d’Afrique de l’Ouest pour être affecté aux plantations d’Amérique et soumis à la réglementation du Code noir ? Pas un instant cet historien – pas plus que ceux qui l’encensent – n’a mis en doute la validité de ce concept d’ « homme noir» qui fonde tout son travail et sous-tend la méthode d’ « histoire globale » dont il se réclame. Et ce sont ceux-là même qui voient dans l’ouvrage discutable de Pétré-Grenouilleau une salutaire avancée de l’historiographie française qui se déchaînent contre moi parce que j’ai osé, dans mon dernier livre publié (Le Crime de Napoléon), faire, mutatis mutandis, un rapprochement entre les massacres commis et rationalisés par Bonaparte en 1802 sur le seul fondement de l’idéologie raciale avec les massacres perpétrés cent quarante ans plus tard par Hitler, certes dans une tout autre proportion, mais sur des principes analogues et parfois avec les mêmes moyens (les gaz). C’est à se demander si derrière l’étrange accusation de comparer Napoléon à Hitler ne se cacherait pas un autre reproche, beaucoup moins avouable, celui-là : avoir osé comparer les victimes (à la peau claire) du dictateur nazi aux victimes (à la peau plus sombre) du dictateur français.
Les premiers résultats de mon enquête me permettent en tout cas de penser que le discours raciste - loin d’être, comme le prétendent absurdement certains «pessimistes» - l’effet d’une détermination de l’espèce humaine, se serait développé en même temps que l’Occident s’efforçait, à partir du XVe siècle, de rationaliser ses pratiques esclavagistes. Au moment où ces pratiques, auxquelles le Code noir voulait donner une sorte de légitimité juridique, atteignaient leur intensité maximale, l’idéologie raciste, déjà largement répandue aux colonies, venait en effet servir de rempart, en Europe, aux attaques visant les excès auxquels la rationalisation de l’institution servile aux Amériques conduisait forcément. Ainsi naquit, à la fin du règne de Louis XV, ce «noir» qu’on retrouve, hélas, encore aujourd’hui (gratifié d’une majuscule) à la une de certains quotidiens français. Le recul du dogme chrétien du monogénisme qui garantissait à l’humanité une origine commune au profit du polygénisme, défendu par des esprits brillants comme Voltaire, étayait ce discours en essayant de séparer les humains en espèces. Mais il fallut attendre le XIXe siècle, au moment où Napoléon rétablissait l’esclavage et massacrait les citoyens français résistant à ce rétablissement, pour que se développe – principalement en France – une idéologie à prétention scientifique destinée à établir au sein de l’humanité une hiérarchie fondée sur la notion de race et empruntée à la taxinomie animalière. Cette idéologie, d’abord exprimée par des théoriciens tels que Virey, pur produit de l’université napoléonienne, était d’abord destinée à démontrer la spécificité du « noir » en même temps que son infériorité. Principalement fondée sur la couleur de peau, elle s’appliqua naturellement à d’autres populations que celles d’Afrique subsaharienne qui étaient réputées d’autant plus inférieures que leur apparence différait de celle de l’Occidental. L’institution de l’esclavage aux Amériques (initialement liée à la production du sucre) fut finalement abandonnée - on le sait - pour des raisons plus économiques et politiques qu’humanitaires. Mais le racisme, devenu vérité officielle et incontestée, était parvenu à son apogée. C’est lui qui justifia les conquêtes coloniales du XIXe siècle et la mise en coupe réglée du Sud – et en particulier de l’Afrique – par un Nord arrogant et moralisateur. Le racisme étant un poison, il ne tarda pas à s’attaquer à ceux là même qui l’avaient inventé et s’en servaient sans vergogne. Passant outre le critère de la couleur de peau, les Occidentaux finirent par se servir du racisme pour ostraciser certains d’entre eux qui étaient jusqu’alors marginalisés ou persécutés selon des critères principalement religieux. L’effroyable ravage de la Seconde guerre mondiale en est l’illustration la plus connue.
Rien ne semble démontrer que les choses aient beaucoup évolué – et tout particulièrement en France - depuis le XIXe siècle. Certes, la défaite de l’Allemagne nazie en 1945 a modéré l’arrogance des tenants de l’idéologie de la race. Mais en réalité, c’est surtout la discrimination visant les Occidentaux qui a été censurée. Telle est bien la constatation d’Aimé Césaire à la fin des années quarante dans son très lucide Discours sur le colonialisme. De fait, aux colonisés, l’idéologie de la race continue bel et bien de s’appliquer sans que la plupart des Occidentaux y trouvent à redire. Y compris à travers le discours ambigu d’un prétendu antiracisme inscrit en toutes lettres à l’article premier de la constitution française.
En ce qui concerne l’ « homme noir», sa définition a été fixée par les thèses exprimées en 1948 par Jean-Paul Sartre dans l’Orphée noir, en préface à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de Senghor. De ce fait, la «négritude», simple slogan littéraire revendiqué par les écrivains des colonies antillaises et africaines durant les années trente, est devenue une référence à prétention philosophique qui valide, aujourd’hui encore, le discours indiscutablement raciste et paternaliste de certains théoriciens qui se prétendent progressistes. En France, l’avatar le plus récent en est l’offensive « noiriste» de la fin de l’année 2005, qui fut vivement soutenue par quelques journalistes fortement imprégnés (à leur insu peut-être) de l’idéologie de la race mais qui avançaient sous le masque commode d’un discours «de gauche».
Il ne faut donc guère s’étonner que ces publicistes aient cherché à enfouir la récente prise de conscience des Français descendants d’esclaves sous le fatras écoeurant d’une «question noire» ni qu’ils fassent la promotion de Français d’origine africaine qui, par pure ambition, ont tenté de s’autoproclamer les porte-parole de deux millions de descendants d’esclaves déportés par la France. Il ne faut guère s’étonner que l’historien Pétré-Grenouilleau soit sorti des limites de son domaine de compétence pour s’en prendre publiquement à la notion même de descendant d’esclave et déclarer que la loi Taubira était de nature à renforcer l’antisémitisme en France.
C’est donc, il me semble, avec cohérence que je m’attache à tirer de l’oubli les personnalités que nul, auparavant, n’aurait osé célébrer en tant qu’anciens esclaves : notamment le chevalier de Saint-George et le général Dumas; que je rappelle - au grand dam de certains - l’importance d’Haïti dans la mémoire française ; que je m’insurge contre les imposteurs qui, sous le prétexte de leur peau, tentent de confisquer la parole aux descendants d’esclaves, que je stigmatise le caractère profondément raciste d’initiatives donnant une valeur à la couleur de tel ou tel Français, que je tiens à rappeler la différence entre la mémoire de l’Afrique, frappée par la traite, et la mémoire des Antilles, des la Guyane et de la Réunion, frappées par une servitude codifiée et rationalisée.
Ma démarche est politique dans la mesure où il me paraît extrêmement important, dans une période marquée par les débats électoraux, d’être particulièrement attentif aux prises de positions des candidats - sans distinction de couleur ou d’étiquette - sur ces différents thèmes. On peut imaginer ceux qui briguent la magistrature suprême suffisamment avisés pour n’être pas surpris d’être sanctionnés, le moment venu, par deux millions de leur compatriotes des Antilles, de Guyane, de Réunion et de France métropolitaine, qui ne leur pardonneraient pas d’avoir confondu leurs problèmes spécifiques avec ceux - tout aussi réels mais différents - de deux cent mille Français originaires d’Afrique, sous le prétexte que tout les « noirs » se ressembleraient.