le Blog de Claude Ribbe

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vendredi 26 juin 2009

Un think tank pour l'outre mer

La question de l’outre mer me semble aujourd’hui trop sérieuse pour la laisser à des politiques qui ne raisonnent qu’à l’horizon des prochaines élections, ni à des technocrates obsédés par leur carrière et incapables de poser les questions auxquels ils n’ont pas de réponses toutes faites. Certes, la politique de la République n’est plus une politique coloniale. Mais c’est une politique entièrement héritée de la tradition coloniale fondée sur le racisme et la méfiance à l’égard des «indigènes» dont les mieux formés et les plus intelligents sont systématiquement fichés comme suspects au lieu d’être consultés. Un exemple : la manière dont le problème des originaires d’outre mer en métropole a été jusqu’à présent traité, tellement caricaturale qu’elle se termine aujourd’hui dans le scandale. C’est attitude de méfiance vis-à-vis de l’élite des Français des DOM ou originaires des DOM est la raison majeure de l’échec manifeste des « états généraux de l’outre mer» qui n’aboutiront qu’au ridicule si leur principe même n’est pas rapidement repensé par des gens qui d’abord soient capables de penser et ensuite qui en aient le courage. Au moment de la crise, faute de vouloir s’appuyer sur des élites auxquelles on ne faisait pas confiance, le gouvernement s’est retrouvé d’un coup sans aucun autre relais que les « grands » élus, les fonctionnaires aux ordres et quelques figures médiatiques dont la raison d’être n’est pas de penser mais d’avoir l’air de penser. S’accrocher à des slogans creux, imaginés par des « communicants » dans l’espoir de masquer les vrais problèmes est une attitude qui ne peut au mieux que retarder une explosion inévitable. Le mépris voué aux véritables intellectuels (facilement reconnaissables au fait qu’ils imaginent des solutions aux problèmes réels au lieu de chercher à adapter de faux- problèmes à des solutions prêtes à l’emploi) la flagornerie systématiquement dispensée à de prétendus experts toujours recrutés sur le critère de l’intérêt politique à court terme ou de la servilité et que, de toute, façon, on n’écoute jamais, n’ont fait qu’exaspérer les tensions. Chaque fois que je me suis efforcé, depuis cinq ans, par simple civisme, d’alerter les responsables sur l’imminence d’une déflagration - les conditions politiques, économiques, sociales et culturelles étant manifestement réunies - il m’a été répondu que l’outre mer ne figurait pas parmi les préoccupations politiques majeures du moment. Cet automne encore, on ricanait dans certains bureaux lorsque j’annonçais l’incendie et m’interrogeais sur les pompiers qu’on serait en mesure, le cas échéant, de mobiliser. Il aura fallu un détonateur - l’entrée en fonctions de Barack Obama qui a déclenché le jour même une paralysie totale de la Guadeloupe et de la Martinique - pour qu’enfin on se préoccupe du sort de ces deux îles L’ère du doudouisme et du paternalisme est une ère révolue. L’outre mer de papa qui se réglait à coups de cocktails rue Oudinot, de comités réunissant les béni-oui-oui, de subventions aux associations fantoches, de décorations savamment saupoudrées, de processions devant Saint-Césaire, ne fait plus recette. Comment sortir de la crise qui secoue les Antilles sans l’intervention d’esprits libres et bien formés ? C’est pourquoi je travaille à mettre en place un think tank indépendant qui réunira les meilleurs experts pour éclairer à la seule lumière de l’intelligence les questions qui se posent aujourd’hui à propos de l’outre mer français. Les problèmes seront abordés en profondeur et sans aucun tabou. On prendra le temps -mieux encore que d’auditionner - d’écouter toutes les parties prenantes sans exception aucune. On se donnera les moyens de rendre les conclusions de cette expertise à un niveau international.

mercredi 24 juin 2009

Pourquoi le Président de la République devait accorder la Légion d’Honneur au général Dumas lors de son déplacement en Guadeloupe

Le Président de la République française s'est envolé pour les Antilles cinq mois après une crise d’autant plus grave qu’elle était prévisible, même si les rares personnes à l’entrevoir étaient raillées. L’aspect visible de cette crise, c’est une revendication sociale dont une majorité de Français a jugé qu’elle était juste, même si d’autres ne comprenaient pas. L’aspect caché, c’est le mépris voué par l’ensemble de la classe politique aux Antillais et à leur histoire. Cet aspect ne saurait être occulté plus longtemps. Rendre hommage aux dissidents antillais de 1940, c’est bien. C’et même très bien. Mais l’histoire des Antilles ne se résume pas à l’histoire du XXe siècle. Tous les Antillais ont été des dissidents. Rendre hommage à tous les esclaves dont les enfants sont les Antillais d’aujourd’hui et qui tous, par leur résistance, active ou passive, ont lutté pour leur dignité et pour que la notion de droits de l’homme prenne tout son sens, ce serait mieux. Il faudra bien un jour admettre que si les Antilles sont françaises, c’est parce que la France y a pratiqué l’esclavage et que l’esclavage est une ignominie que la République n’a jamais souffert. L’esclavage a été aboli, mais il a laissé des traces et c’est à cause de ces traces que la population des Antilles s’est soulevée cet hiver. Les Antilles d’aujourd’hui sont gangrenées, à tous niveaux, par les séquelles révoltantes de l’esclavage. Les Antilles sont traitées à part. Je ne parlerai même pas des inégalités sociales dont le monde entier est à présent informé. Prenons un autre exemple : que le Président essaie de capter France Culture et France Musique au pays de Césaire et du chevalier de Saint-George. Il n’y parviendra pas. Les « nègres » n’auraient besoin ni de Culture ni de Musique classique ? Est-ce cela l’indivisibilité de la République ? Je ne demande pas de repentance pour mes compatriotes. Je demande que justice soit faite pour les morts et pour les vivants. Je ne demande pas l’aumône. Je demande l’équité. Vendredi 26 juin 2009, il aurait fallu un signe fort et courageux. Une femme guadeloupéenne ministre de l’Outre mer. C’est bien. C’est même très bien. Mais c’est normal. Cela aurait dû être fait depuis longtemps sans attendre que la menace d’une situation insurrectionnelle l’impose. Pour une femme qui émerge, combien d’hommes et de femmes jusque là sacrifiés ? Ce qui aurait été encore mieux, c’est cette phrase que j’attends depuis des années. Cette phrase que personne, jusqu’ici, n’a eu le courage de prononcer :

« J’ai décidé d’admettre, à titre posthume, le général Alexandre Dumas, né esclave dans une colonie française, premier général Antillais de l’histoire, dans l’ordre national de la Légion d’Honneur. »

J’aurais aimmé qu’elle fût prononcée près de Basse-Terre, là où Delgrès et ses compagnons ont choisi la mort parce qu’on leur refusait la liberté.