Il aura fallu une rare unanimité dans les protestations pour que la presse, après des éloges découlant mécaniquement d’une campagne promotionnelle très organisée, se décide enfin à faire mention des protestations de la communauté afro-antillaise à propos du film de Safy Nebbou, L’Autre Dumas. On a surtout retenu que le choix de Gérard Depardieu pour incarner un auteur dont aujourd’hui on dirait qu’il est «noir» suscite l’indignation. D’aucuns ne manqueront pas de riposter avec la mauvaise foi habituelle en accusant les détracteurs du film de "communautarisme". En fait, le choix de l’acteur, même s’il est important, n’est qu’un aspect du problème. Ce qui est grave, c’est que ce film est une véritable charge contre Dumas. Cette charge délibérée est dans la droite ligne d’un pamphlet raciste publié par Eugène de Mirecourt en 1845 qui occasionna un procès gagné par l’auteur des Trois Mousquetaires. La méthode utilisée, cette fois, est plus subtile : on ne reproche plus à l’écrivain sa négritude, mais on la nie en la reportant sur Maquet, un simple collaborateur qui devient un héros. C’est la négation de cette négritude qui justifie le choix de Depardieu dans l’esprit du réalisateur et de la production. Pour eux, c’est Maquet, le nègre. C’est Maquet l’esclave. C’est Maquet Dumas. Le fils du général né captif en Haïti n’est plus qu’un imposteur dont on doute à la limite qu’il soit capable d’écrire une seule ligne. Cette stratégie ne peut être un hasard au moment où les origines de Dumas commencent à être mieux connues des Français, au moment où leur président de la République s’apprête à fouler le sol haïtien. Les producteurs et le réalisateur, en s’attelant au premier film français jamais consacré à Alexandre Dumas, avaient une responsabilité particulière. Ils ont choisi le déni et la provocation. Dans l’espoir, peut-être, que la polémique qui s’ensuivrait servirait la carrière du film et donc leurs intérêts. Ils risquent bien de s’être trompés. Ce que les Français ont envie de voir aujourd’hui, c’est précisément tout ce que ce film caricatural leur cache. Depardieu déclare qu’il «se fout d’être Français». Mais les Français, pour lesquels Alexandre Dumas est un repère important, se foutent de Depardieu. Ce qui leur importe, c’est de découvrir enfin le vrai visage de ces héros qu’on leur avait jusqu’alors cachés : les héros de l’histoire de la «diversité» (même si je n'aime guère ce mot). Ce qui est plus surprenant, c’est que la télévision de service public ait apporté sa participation à un tel projet, au moment même où elle prétend s’ouvrir enfin à cette même «diversité». Les protestations de ceux qui ont vu en L’Autre Dumas un film raciste sont parfaitement légitimes. Alexandre Dumas, au même titre que le général Dumas, son père, font partie de ces héros consensuels au visage sombre dont la France a aujourd’hui besoin pour se reconnaître et se rassembler. Qui était assez fou pour penser qu’on pourrait impunément lyncher et ridiculiser une figure comme Dumas ? Une telle entreprise, si elle avait été menée au USA, aurait déclenché un tel tollé que le film ne serait même pas sorti. Le fait qu’il ait pu aboutir en France et qu’il ait même pu obtenir des aides publiques démontre qu’il y a un vrai malaise dans les mécanismes d’aide à la production. Puisse l’exemple de L’Autre Dumas servir de leçon et empêcher d’autres dérives, tout en facilitant la mise en chantier de films que les Français ont vraiment envie de voir.