mercredi 17 février 2010
Nicolas Sarkozy au pays du général Dumas
Par Claude Ribbe, mercredi 17 février 2010 à 08:30 :: General
Le président Nicolas Sarkozy se rend aujourd’hui en Haïti où il a été annoncé qu’il présenterait des propositions « extrêmement significatives ». Il faut attendre de savoir lesquelles. Ce qui est surtout extrêmement significatif dans ce voyage, c’est qu’il sera le premier chef d’État français à se rendre dans ce pays, où la France s’était officiellement établie comme en pays conquis dès 1697 et où elle a déporté un million d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à l’Afrique, qui sont les ancêtres des Haïtiens d’aujourd’hui. Ce qui est extrêmement significatif, c’est qu’Haïti, au prix de brutalités inouïes que subissaient les esclaves, faisait vivre un Français sur huit et assurait l’équilibre du commerce extérieur de la France sous l’Ancien régime. Ce qui est extrêmement significatif, c’est que la France envoya en 1802 une formidable expédition pour rétablir l’esclavage, aboli en 1794 (après la révolte des captifs en 1791) et que non seulement l’esclavage ne fut pas rétabli, mais que l’expédition française, qui avait tenté d’exterminer la population avec des moyens que n’aurait pas désavoués Hitler (on utilisa des gaz) fut vaincue : les Haïtiens se proclamèrent indépendants le 1er janvier 1804. Ce qui est extrêmement significatif, c’est que la France, quoique battue à plate couture dans cette première guerre de décolonisation, exigea en 1825, sous la menace d’une reconquête, une indemnité pour la perte de ses esclaves qu’elle fixa à 21 milliards de dollars (équivalent 2004). Ce qui est extrêmement significatif, c’est que le paiement de cette indemnité, échelonné sur un siècle, ruina Haïti. Ce qui est extrêmement significatif, c’est que la France héberge depuis 1986 le dictateur Jean-Claude Duvalier. Ce qui est extrêmement significatif, c’est qu’en 2004, pour tenter de faire oublier un tel palmarès et empêcher Haïti de fêter le bicentenaire de son indépendance, la France a apporté son concours à un coup d’État qui a déposé le premier président régulièrement élu de toute l’histoire d’Haïti, Jean Bertrand Aristide, un coup d’État qui devait faire des milliers de morts. Ce qui est extrêmement significatif, c’est que la presse française, unanime, a appuyé ce coup d’État en faisant passer Aristide pour un dictateur pervers qui aurait démissionné, alors qu’il était transporté dans une ex-colonie française – la Centrafrique – dont la décolonisation n’est vraiment que de pure forme et qu'il faillit bien y être assassiné, comme Toussaint Louverture en 1803 au fort de Joux.
On attend donc avec une certaine impatience ce que M. Sarkozy va dire aux Haïtiens. Sachant qu’ils n’ont jamais admis l’enlèvement de leur président ni l’occupation étrangère approuvée par la France qui s’ensuivit, la vraie question est de savoir si M. Sarkozy va rompre avec la politique arrogante et néo-coloniale de ses prédécesseurs, et notamment celle de son rival Dominique de Villepin qui se permettait, il y a peu de temps encore, de lui donner des conseils, lui qui avait envoyé sa sœur menacer de mort le président Aristide. M. Sarkozy va-t-il rompre, au nom de la France, avec trois siècles de turpitudes ? Ou bien va-t-il se contenter de verser une larme de plus sur le récent séisme, qui est l’un des rares épisodes de l’histoire tragique d’Haïti où la France n’ait eu aucune responsabilité ?
Pas de chance : au moment même où le président français entreprend son voyage, le seul héros franco-haïtien qui aurait pu aider à renouer des liens avec ce pays littéralement martyrisé par la France pendant des siècles, vient d’être calomnié et insulté dans un film français à l’occasion duquel les mêmes journalistes racistes qui approuvaient le coup d’État de 2004 approuvent que le rôle de Dumas soit confié à un Gérard Depardieu. Ce film est un échec retentissant et cet échec sauve l’honneur français. Tous ceux qui justifiaient le recours révoltant à Depardieu sous le prétexte qu’il n’existerait pas d’acteur coloré susceptible de garantir le succès d’un film hexagonal en sont pour leurs frais.
M. Sarkozy ne viendra pas seul. Un avion entier d’hommes d’affaires français soucieux de signer des contrats pour la reconstruction d’Haïti a été affrété et devrait se poser en même temps que celui du président. Ce n’est pas du meilleur goût, même si l’Élysée n’est peut être pour rien dans cette visite parallèle. La visite du président français, que les Américains, nouveaux occupants du pays depuis le séisme, n’apprécient guère, est donc des plus délicates. M. Sarkozy doit savoir qu’il ne pourra échapper au poids du passé dans un pays où il a marqué à jamais jusqu'aux plus humbles. Attention : Haïti n’est ni la Françafrique, ni la Martinique. Si le président tente de contourner le passé, dans le meilleur des cas, ce ne sera que de l’indifférence et du mépris. Les Américains ne manqueront pas de s’en amuser. Un Haïtien m’indiquait hier que la visite du président français ferait moins effet à Port-au-Prince que celle de Julio Iglesias car lui au moins, ajoutait-il perfidement, est populaire chez nous. Pourtant, qu’on aime ou qu’on n’aime pas Nicolas Sarkozy, tout Français est en droit d’espérer que cette visite historique effacera des siècles de honte et que M. Sarkozy trouvera des mots simples, mais symboliques pour tourner la page. La meilleure manière serait assurément de rendre hommage au général Dumas en lui permettant d’entrer enfin dans l’ordre de la Légion d’honneur. Le président en est le grand maître et aurait toute latitude de procéder à cette annonce, qui ne coûterait pas un centime à la République et toucherait au cœur les Haïtiens. De même qu'elle toucherait les Français. D’autant qu’il ne pourra pas dire qu’il n’était pas au courant d’une demande appuyée par des milliers de signatures et cette fois relayée par la presse. Il n'appartient donc qu’à lui, s’il ne veut pas manquer son rendez-vous avec l’histoire, de ne pas mépriser l’histoire.
Annexe : Lettre de l’écrivain Alexandre Dumas adressée à des Haïtiens à propos de son père (1838).
«Mes chers compatriotes… Souvent, j’ai été sollicité à la fois par des amis et par mon propre cœur de faire élever une statue à mon père ; cette statue, faite par l’un des meilleurs artistes de la capitale, grâce aux relations que j’ai avec tous, et à la fourniture que ferait du bronze le gouvernement, ne coûterait pas plus de 20 à 25 000 francs. Voici donc ce que j’ai l’honneur de vous proposer, Messieurs : Une souscription à 1 F serait ouverte parmi les hommes de couleur seulement, quelle que soit la partie du monde qu’ils habitent. A cette souscription ne pourront se joindre, pour les sommes qui leur conviendront, que le roi de France et les princes français, ainsi que le gouvernement d’Haïti, et si, comme il y a tout lieu de le croire, la somme, au lieu de se monter à 25 000 F, se monte à 40 000, on fondrait une seconde statue pour une des places de Port-au-Prince; et alors, j’irais la conduire et l’y ériger moi-même sur un vaisseau que le gouvernement français me donnerait pour l’y emporter. Je ne sais, Messieurs, si la douleur récente que j’éprouve (Alexandre Dumas vient de perdre sa mère) et qui réveille cette vieille et éternelle douleur de la mort de mon père, ne me rend pas indiscret, et ne grandit pas à mes propres yeux les mérites de celui que Joubert appelait la terreur de la cavalerie autrichienne et Bonaparte l’Horatius Coclès du Tyrol ; mais il me semble en tout cas qu’il serait bon que les Haïtiens apprissent à la vieille Europe, si fière de son antiquité et de sa civilisation, qu’ils n’ont cessé d’être français qu’après avoir fourni leur contingent de gloire à la France. Alexandre Dumas, 5 août 1838 »