Parfois, il est bon de rappeler quelques banalités de base. J’entends souvent le mot de « racisme » employé à tort et à travers. Le terme de « racisme » semble avoir été inventé vers 1892 par le journaliste Gaston Méry qui l’aurait utilisé pour la première fois dans son roman Jean Révolte. Disciple de l’antisémite autoproclamé Édouard Drumont, (l’auteur du pamphlet haineux La France juive) Méry fut directeur du journal La libre parole, dont la devise était : « La France aux Français ! ». L’idée développée par le personnage de Jean Révolte qui utilisait le terme « racisme » était à la fois simple et curieuse : Le méridional, voilà l’ennemi ! Plus on va vers le sud, plus les gens sont bâtards, vilains et nuisibles. Plus on monte vers le nord, plus les gens sont légitimes, jolis et utiles. L'idéal serait de vivre au pôle nord s'il n'y avait pas d'Inuit (qui sont sûrement des immigrés). N’en déplaise à Georges Frêche, pour Méry, les Provençaux, les Languedociens et les Aquitains seraient aussi dangereux que les « juifs », la dangerosité des « juifs » allant de soi pour ce disciple du forcené Drumont. Le mot inventé par Méry fut ensuite repris et banalisé en France dans les années trente pour désigner les doctrines qui s’étaient répandues depuis le début du XIXe siècle avec la prétention d’être des vérités scientifiques. Selon ces croyances, l’humanité serait divisée en « races » humaines bien distinctes. Ces « races » seraient déterminées par des caractéristiques physiques. Au-delà de ces caractéristiques physiques, chaque «race» déterminerait intellectuellement et moralement les individus qui en feraient « partie ». Enfin, les «races» seraient inégales entre elles.

L’affirmation de l’inégalité des « races » entre elles est généralement critiquée. C’est ce type de comportement qui tombe sous le coup de la loi en France, à la condition expresse que le délit s’applique à un individu ou à un groupe d’individus nommément désignés. Le fait d’affirmer en général que les «races» sont inégales entre elles, comme le fait régulièrement d’ailleurs l’actuel président du Front national, ne tombe pas sous le coup de la loi, ce qui est assez significatif des non-dits du code pénal. On ne peut être condamné (en principe…) que si l’on dit ou écrit : « les « noirs » sont plus méchants, plus laids et plus bêtes que les « blancs ». En soi, le racisme n’est ainsi pas condamnable en France en tant que théorie, tant qu’il ne vise personne en particulier. La réalité c’est que le racisme, en tant qu’il désigne les théories affirmant la suprématie de certaines « races » sur d’autres, vise principalement les humains à la peau noire, souvent considérés par une partie de l’élite économique des humains à la peau claire comme le type d’humanité le plus exploitable, donc le plus inférieur et le plus haïssable. L’humanité aurait d’autant plus de valeur qu’elle s’éloignerait de ce type inférieur voué à la servilité.

Vient ensuite l’assignation de caractères intellectuels ou moraux à chaque « race ». Cette thèse est généralement contestée, mais implicitement tolérée en France tant qu’elle n’est pas péjorative. Le fait de dire que tous les «noirs» seraient bêtes ou paresseux peut être condamné (oh, très légèrement) par un tribunal. En revanche, il ne semble pas que le fait d’affirmer comme vrais des stéréotypes tels que : les «noirs» dansent mieux que les « blancs », sont plus doués pour le sport ou même sont plus « qualifiés » pour être ministres des sports ait jamais donné lieu à la moindre condamnation.

Quant à l’affirmation que l’humanité serait divisée en « races » bien distinctes, ce qui est une thèse odieuse qui n’a aucun sens du point de vue scientifique, non seulement elle n’est pas condamnée en France, mais elle est majoritairement admise. Il suffit, pour s’en rendre compte, de constater que les correcteurs typographes et notamment ceux des journaux Libération et Le Monde, s’attachent souvent à mettre une majuscule lorsqu’ils écrivent « un noir » alors que l’usage tolère tout autant la minuscule (voir sur ce point l’ouvrage de référence Le bon usage de Grévisse qui admet la minuscule dans les dernières éditions, alors qu’il ne l’admettait pas dans les éditions précédentes...). Faut-il ajouter que l’usage de la majuscule au substantif « noir » vient des années trente ? On met la majuscule dès qu’il s’agit d’un groupe humain, pour ne pas dire d’une «race». Or les « noirs », en France, pour les élites, forment bien une « race » humaine, quel que soit le degré de pigmentation, l’origine ou la catégorie sociale. Obama, Soumaré, Dieudonné, Kémi Seba, Thuram et moi sommes des « noirs». Alexandre Dumas, lui, est un « blanc ». Pour les Français racistes, c’est une évidence qui ne mérite même pas d’être démontrée. Il est bien certain qu’à partir du moment où l’on met des gens dans le même sac, sans aucune autre raison que les préjugés, toutes les dérives sont permises. Assez curieusement, quiconque mettrait la majuscule au substantif « juif » (un « juif ») serait peut-être aujourd’hui passible de poursuites pénales au motif que l’idée d’une « race » juive serait raciste (ce qui est vrai) tandis que l’idée d’une race « noire » ne le serait pas (ce qui est faux). Ainsi, dans Libération, comme dans Le Monde, un «juif» s’écrit toujours avec une minuscule (alors que les éditions anciennes du Grévisse admettent que l’usage est « partagé ») tandis qu’un «noir» s’écrit systématiquement avec une majuscule. Il s’agit bien d’un choix idéologique. L’idée implicite, on l’aura compris, c’est que les «juifs» appartiennent à la «race» blanche et qu’un distinguo au sein de cette «race» blanche serait raciste. En revanche, distinguer la «race» blanche de la «race» noire ne serait absolument pas raciste. La preuve ? Les «noirs» se reconnaîtraient aisément à leur couleur. Ils n’ont pas besoin d’étoile jaune. Personne d’autre que moi n’a jamais fait cette remarque au sujet de la typographie. Pour avoir levé le lièvre auprès de la médiatrice du Monde, Véronique Maurus, qui soutient avec une curieuse opiniâtreté la légitimité de la majuscule au substantif « noir », et se retranche derrière la prétendue opinion des correcteurs de ce journal, un journaliste du Monde (un des rares qui ne me soient pas hostiles) m’a avoué que j’étais persona non grata pour certains membres de la rédaction de ce journal, que mes tribunes n’y seraient plus publiées et que je serais d’autant plus haï que j’aurais «du style». Ceux-là, s’ils lisent ces lignes, auront la preuve que je n’ai pas besoin de cela pour exister. Mon dernier article publié dans Le Monde remonte au 1er mars 2006. J'avais adressé une tribune pour rappeler que c'était le bicentenaire du général Dumas. Le titre était Le général Dumas, un héros oublié. Quand j'ouvris le journal, le titre que j'avais choisi était devenu le suivant (sans m'avoir préalablement averti) : Un héros noir oublié. Depuis, on m'a fait comprendre que s'il ne reconnaît pas qu'il appartient à une «race» et qu'ils s'oppose aux statistiques ethniques, un «noir», surtout s'il a des connaissances, du style et qu'il écrit sur les «noirs» est a priori impubliable. Ses ouvrages seront systématiquement attaqués ou passés sous silence. C'est comme ça. Je m'y suis habitué et j'ai renoncé, dans mon propre pays, à toute reconnaissance. je n'écris donc que pour mes lecteurs, ce qui a le mérite d'être plus sain. Tout cela pour dire que le racisme est tout simplement la thèse selon laquelle on admet qu’il y aurait sur terre plusieurs « races» d’hommes distinctes selon des caractéristiques physiques visibles. Admettre cette thèse sous entend forcément qu’on suppose des différences morales, intellectuelles, ainsi que des différences d’aptitudes entre les être humains en fonction de leur couleur, ce qui est une énormité. Par ailleurs, la thèse de la différence des « races » sous entend forcément que l’on compare les « races » entre elles. Il suffit de feuilleter les magazines de mode féminine pour voir quels sont les critères de beauté que l’idéologie raciste et sexiste dominante des descendants de Gaston Méry impose de manière subliminale aux femmes dès leur plus jeune âge. Une jolie fille doit avoir dix-huit ans, avec la peau laiteuse, les cheveux clairs et raides. Elle doit être grande et maigre. Si on a la peau noire, qu’on est grosse, petite, et vieille avec les cheveux crépus, en France, pour les esprits aliénés, c’est qu’on n’a pas eu de chance. J’ajouterai que ceux qui parlent d’une «communauté noire» ne font que reprendre toutes les thèses d’un racisme viscéral qu’ils n’ont pas inventé. Cela amuse beaucoup les Français racistes de voir les revendications de prétendus «noirs» représentatifs qui sont toujours d’ailleurs présentés comme des «immigrés». C’est la raison pour laquelle les promoteurs de ces revendications - qui sont implicitement porteurs d’un rassurant brevet de sottise - sont généralement très visibles dans les médias parce qu’ils flattent le racisme des élites. Ce sont eux qui pérennisent le maintien de la majuscule au substantif « noir » et qui justifient l’invention du «racisme anti-blanc». On en aura la preuve à travers une récente anecdote. Dans la polémique sur le racisme évident du film L’Autre Dumas, que j’ai été l’un des premiers, sinon le premier à dénoncer, les médias ont rapidement donné la parole à celles et à ceux qui soutenaient la thèse selon laquelle il aurait fallu donner le rôle à un comédien «noir». C’était une manière de désamorcer la critique engagée en discréditant cet argument évidemment incompréhensible pour la plupart des gens qui ignorent tout des origines d’Alexandre Dumas et qui s’en fichent éperdument car les seuls mousquetaires qu’ils connaissent, ce sont ceux du supermarché où ils vont acheter leur cubi de gros rouge. Pour ma part, j’ai dit que le choix de Depardieu, raciste en soi, n’était que l’aboutissement d’un parti pris plus général du film qui consistait à dénigrer Dumas. On retirait sa négritude au romancier (en niant son père) pour la donner à Maquet en se fondant sur l'horrible utilisation du mot «nègre» en littérature. Dès lors, le choix du comédien « gaulois » s’imposait. On aurait même pu donner le rôle de Maquet à Jacques Martial. Je m'étonne qu'ils n'y aient pas pensé. Tout le monde aurait crié au chef d'oeuvre. Ma critique, certainement plus subtile, était de ce fait beaucoup plus dérangeante, d’autant qu’elle venait d’une personne connue pour avoir apporter du neuf (c'est le moins que l'on puisse dire) à la connaissance historique de la famille Dumas et pour lutter dans ce sens depuis plusieurs années. La censure médiatique s’imposait. Je suis flatté de cet honneur qui vaut mieux que tous les éloges. Je ne parlerai pas des mots « mulâtre» ou «quarteron» qui sont des termes racistes et injurieux inventés par les esclavagistes de Saint-Domingue. Quant à celui de « métis», il vient du latin mixtus (mêlé). Désignant à l’origine les enfants issus, aux Amériques colonisées et esclavagisées, d’ « indiens» et de colons à la peau blanche, il est aujourd’hui utilisé par les racistes (conscients ou inconscients) pour parler des êtres humains qui viendraient de deux « races » différentes. je ne suis pas raciste puisque mon fils ou ma fille est « métis ». J'ai déjà entendu ça. Mais pardonnez-moi, j'alliais oublier que je ne suis pas compétent pour en parler. Bref, cet épithète de « métis» est autant à proscrire que le terme odieusement raciste de mariage « mixtes » (ce qui est une évidence : pour se marier, il faut deux personnes qui sont donc forcément différentes). J’entends les racistes et les aliénés (les victimes du racisme qui ont intériorisé les préjugés de leurs maîtres) me dire : comment désigner les « métis », alors, si on ne peut pas non plus utiliser le mot « mulâtre » ? Voici ma réponse : qu’auriez vous donc à désigner, hormis votre ignorance et vos préjugés ? La couleur ? Pourquoi est-ce donc si important pour vous ? Et si l’on envisageait votre obsession du point de vue des maladies mentales ? Et si vous alliez voir quelqu'un pour en parler tranquillement ? Le médiateur de la République vient de rendre un rapport où il s'alarme du fait que les Français auraient actuellement un problème collectif d'ordre psychologique. Je me demande s'il n'a pas un peu raison.