le Blog de Claude Ribbe

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lundi 26 avril 2010

Vu de Marie-Galante

Six heures de décalage horaire, voilà qui fait du bien et permet de relativiser les évènements de métropole. Quand on se lève à Marie-Galante (et on s’y lève tôt, avec le soleil) la moitié de la journée s’est déjà écoulée à Paris où tout le monde s’agite. On a déjà plein de messages. Difficile, en regardant le soleil se lever sur la mer, de n’avoir pas un petit sourire en pensant que c’est depuis cette île, loin de la capitale, qu’on va régler les problèmes qui se sont déjà accumulés. On relativise par la force des choses puisqu’on a six heures de retard. Marie-Galante n’a plus de liaison aérienne et le bateau qui fait la navette avec Pointe-à-Pitre est le seul lien avec la Guadeloupe, la Guadeloupe faisant elle-même le lien avec la France métropolitaine ce sont les deux bateaux quotidiens. Mais l’isolement, il est vrai relatif, a quelques avantages est permet d’avoir un peu de recul. En croisant les pécheurs qui reviennent du large sur leurs petites embarcations et les conducteurs de cabrouets (charrettes encore tirées par des bœufs) qui portent leurs cannes à l’usine à sucre, on est bien obligé de revenir à l’essentiel et l’essentiel, vu d’ici, c’est que le lien avec la France, s’il doit être maintenu, a besoin d’être réinventé. Cette réinvention est absolument indissociable de la mémoire. Car sans le passé, le présent est ici, comme en métropole, absolument incompréhensible et la rupture, à terme, inévitable. Ceux qui disent qu’il faut tourner la page douloureuse de l’esclavage sont dans l’erreur. Cette page, qui est encore blanche, si j’ose dire, explique beaucoup de choses à Marie-Galante où je m’aperçois qu’on a vraiment besoin de livres et de gens comme moi pour les écrire.

vendredi 23 avril 2010

Nouvelles de la Guadeloupe

On se doute que je ne suis pas déplacé en Guadeloupe pour bronzer. De retour sur le terrain, j’ai eu le plaisir de me rappeler pourquoi les racistes me vouent une telle haine. J’aurais dû comprendre plus tôt que le 3 juillet 1974, le jour où un Guadeloupéen (d’origine) est enfin entré à l’École normale, était évidemment pour eux (les racistes) un jour de deuil. Mais quel plaisir de croiser les gens pour la dignité desquels je me bats. Il me semble, d’après les réflexions des plus jeunes qui me saluent, que ce combat a du sens et que ce sens est bien compris. En fait, mon travail ne consiste qu'à servir de contrepoids à ceux qui tirent l’outre-mer vers le bas pour mieux l’exploiter ou pour mieux permettre à leurs maîtres de l’exploiter. Nous les connaissons bien. Ici, en Guadeloupe, le malaise est partout perceptible. Le racisme ? Un tabou dont il n’est sans doute pas prudent de parler sur cette île. Sur les affiches des publicités, ceux qui représentent l’ « identité guadeloupéenne » sont toujours très clairs de peau. Les Békés, les « Syriens » (pour les non initiés : commerçants d’origine syro-libanaise), les élus, les « expats », ceux qui voyagent dans les classes supérieures d’Air France aux frais de la République, vont très bien. RAS. Les autres, les « noirs », la plèbe, le lumpen, n’ont pas l’air d’exister. Un euro le yaourt ? Les plus pauvres - c'est à dire à peu près tout le monde - se nourrissent de patates, de racines au chlordécone. Ils deviennent obèses à force d'avaler ce qu'ils peuvent et s’efforcent de croire qu’ils sont des Français à part entière. Ils sont calmes. Pour l’instant. Vingt cinq à trente pour cent de chômeurs. Six exportations pour cent importations de métropole. Tout va bien. Merci Paris. Pour résumer : malgré les luttes menées l’an passé, les gendarmes, les préfets et les magistrats sont toujours métropolitains, les hôpitaux psychiatriques certainement bien remplis et la vie toujours aussi chère. Une fois et demie à deux fois plus chère qu’en métropole, d’après mes vérifications ! Comment les gens d’ici peuvent-ils arriver à se nourrir ? Mystère et bouche cousue. Il n’y a que le rhum qui soit meilleur marché, ce qui est une incitation, pour ceux qui se posent trop de questions, à trouver, sinon des réponses, du moins une échappatoire. Ici, sous l’un des volcans les plus dangereux du monde, en pleine zone de risque sismique maximum, avec la dengue en prime (400 cas par semaine dans l’indifférence complète de la métropole), en attendant que ça pète (car si ça continue, c'est inévitable) la culture, c’est le luxe. Et le luxe, forcément, c’est cher. Un livre vendu à 19,90 euros à Paris – le mien par exemple - arrive en Guadeloupe avec un retard d’une semaine à un mois, augmenté de 3 euros qui représentent, paraît-il, le prix du transport. Une contradiction flagrante au principe du prix du livre unique imposé par la loi Lang. Et tout est comme ça. Il me semble que la moindre des choses serait que, pour les ouvrages ayant une valeur culturelle, et en particulier un intérêt pour le département d’outre mer concerné, l’État prenne au moins en charge le coût de ce transport de sorte que le principe du prix unique du livre et celui de la continuité territoriale soient respectés. N’est-ce pas Monsieur le ministre de la Culture ? Votre dernier voyage en Guadeloupe remonte à quand, au fait ? Le secteur du livre est très menacé en Guadeloupe comme dans tous les DOM. Je ne m’explique toujours pas que les radios nationales France Culture et France Musique ne soient pas diffusées en Guadeloupe, ce qui ne peut être un hasard. Sans doute, l’État et Radio France considèrent-ils que les Français d’outre mer son trop arriérés pour mériter de capter des radios dites « culturelles ». À moins que l’on craigne que les Guadeloupéens s'aperçoivent qu'on les méprise à Paris dans les sphères du pouvoir économique, politique et culturel; qu’un Finkielkraut dispose d’une tribune sur France Culture tandis que les Antillo-Guyanais (je ne parle pas des imbéciles dont le métier est de se prosterner devant le maître) y sont généralement traités comme des étrangers dérangeants et problématiques. En ce qui me concerne, non seulement, je n’y dispose pas de tribune, mais en dix ans, je crois n’avoir été invité qu’une seule fois sur France Culture. On y a cependant plus d’une fois cité mon nom pour m’insulter, en particulier au moment de la sortie du Crime de Napoléon. Ici pas de journaux, sauf France Antilles et les innombrables publications hippiques. Et Internet – pour celui qui ne fait que passer - c’est quand on peut. Le haut débit est plutôt moyen. La télévision reste allumée toute la journée. On y voit des séries lamentables achetées à bas prix où des héros et des héroïnes à la peau claire totalement décérébrés évoquent leur misère affective. Pour les mères, un seul espoir : avoir un enfant sportif. Le football. Normal, avec la sélection naturelle de l’esclavage, seuls les plus costauds ont survécu. Les plus révoltés, eux, sont passés à la casserole. Malgré tout, Guadeloupéens, on compte sur vous pour que ça change. En douceur, je l’espère.

mardi 20 avril 2010

10 mai 2010 : toutes et tous place du général-Catroux à Paris (17e) à 18 heures !

Pour la cinquième année consécutive, en application de la loi proposée par Christiane Taubira et votée le 10 mai 2001, on va commémorer en France métropolitaine, le lundi 10 mai, l'abolition de l'esclavage. La loi dispose, en son article 1er, que : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. » L’article 4 dispose que : « En France métropolitaine, la date de la commémoration annuelle de l'abolition de l'esclavage est fixée par le Gouvernement après la consultation la plus large. » La loi Taubira a été constamment attaquée depuis qu’elle produit ses (modestes) effets. D’abord par un quarteron d’ « historiens » à la retraite menés par l’académicien Pierre Nora qui a fait l’apologie dès 2005 du rétablissement de l’esclavage par Napoléon et la promotion du révisionniste Pétré Grenouilleau (que Patrick Karam a proposé, en 2009, pour faire partie du comité pour la mémoire de l’esclavage…). Il faut se rappeler que Pétré Grenouilleau, s’inscrivant dans la stratégie de Dieudonné (un des pires adversaires de la loi Taubira) avait déclaré en 2005 dans le Journal du Dimanche que « la loi Taubira était de nature à renforcer l’antisémitisme en France», que ces propos avaient été attaqués au civil par l’association de Patrick Karam, le Colletifdom, et que Patrick Karam avait ensuite négocié, par l’entremise de Jean-Pierre Elkabbach, le retrait de cette plainte dans des conditions restées mystérieuses. Il devait obtenir peu après un poste sur mesure et rémunérateur de délégué interministériel. Le comité « liberté pour l’histoire » avait utilisé des arguments particulièrement malhonnêtes puisqu’il faisait état de prétendues dispositions pénales résultant de la loi Taubira qui n’a pourtant aucun caractère répressif. Certains députés avaient demandé l’abrogation des dispositions de l’article 2 ainsi libellé : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent» pour se venger du retrait de l’article de loi vantant le « rôle positif » de la colonisation et demandant l’inscription de ce rôle positif dans les livres d’histoire. Après une dernière attaque portée contre le 10 mai par Patrick Karam en 2008 qui avait en fait saboté la cérémonie et fait proposer une célébration du 23 mai par voie de circulaire du Premier ministre, la position du gouvernement, depuis 2009, est de s’inscrire aux abonné absents. On aura remarqué que le Président de la République, après avoir été présent pendant trois années consécutives (Jacques Chirac en 2006, Nicolas Sarkozy en 2007 et 2008) n’était pas sur le territoire français le jour de la commémoration du 10 mai 2009. Des recommandations avaient été faites par le comité pour la mémoire de l’esclavage, organisme consultatif sans pouvoir ni budget, devenu comité pour la mémoire et l’histoire de l'esclavage (CPMHE) afin que les cérémonies officielles soient délocalisées et, de fait, coupées de toute les initiatives associatives. Après le succès et la médiatisation du rassemblement organisé l’an passé place du général Catroux devant le monument au général Dumas, les recommandations pour 2010 vont exactement en sens inverse. Bizarre, non ? Il sera intéressant de voir si le Président de la République honorera ou non de sa présence la partie déclarée « officielle » des cérémonies, de fait hébergée au Sénat, faute de crédits alloués au CPMHE. Il est éclairant de savoir que le comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage est présidé par Françoise Vergès, descendante d’esclavagistes de la Réunion. On n’est évidemment pas responsable de ses ancêtres, et les origines de la présidente du comité n’ont rien à voir avec ses qualités personnelles. Cependant, s’agissant d’un comité pour la mémoire de l’esclavage, c’est un choix qui appelle à la réflexion. D’autant que, à l’exception de Philippe Pichot, connu pour son travail réel autour de la route des abolitions, rares sont les membres du CPMHE qu’on puisse identifier pour leurs engagements ou leurs apports en faveur de l’histoire, encore moins de la mémoire de l’esclavage, si l’on met évidemment de côté les activités lucratives ou honorifiques. Un monument particulièrement ridicule a été installé dans le jardin du Luxembourg en 2006. C’est autour de ce petit objet grotesque décrété œuvre d’art par le gouvernement que le comité pour la mémoire de l’esclavage, faute de mieux, a appelé à se rassembler le lundi 10 mai à 11 h 30. On y croisera, outre quelques personnes sans doute bien intentionnées, tous les lèche-bottes habituels, les racistes qui seront venus, eux, pour commémorer le bon temps de l’esclavage et, plus généralement, ceux qui n’ont rien à faire un jour ouvrable. Le plus amusant sera à l’extérieur. Quelques associations financées en sous-main par Patrick Karam, après avoir, depuis 2006, servi à saboter tout rassemblement unitaire, tentent d’organiser une marche du champ de Mars au Sénat. Cet itinéraire convergent vers le cocktail offert par le Sénat (plus copieux, on l’espère, qu’en 2008) est suffisamment éclairant sur les intentions réelles des organisateurs, qui ont réussi à entraîner la CGT avec eux. Un vrai régal.

Plus sérieusement, le seul rassemblement parisien digne et significatif aura lieu autour du monument au général Dumas, place du général-Catroux à 18 heures sous l’égide de l’Unesco. Ce monument dont j’ai été à l’initiative, a été installé par le maire de Paris en 2009. Il est difficile de contester qu’il est, pour le moment, la seule contribution significative à la mémoire de l’esclavage en France.

lundi 19 avril 2010

Pour qui travaillent les diviseurs ?

Le seul critère sur lequel doivent être jugés tous ceux qui se disent « leaders » de la prétendue communauté « noire » de France, c’est la réalité de leur action. On juge la réalité d’une action à ses conséquences. Dieudonné, profitant de ses talents comiques, qui sont indéniables, a égaré quelques personnes sincères en les entraînant sur les chemins écartés de la haine des «juifs» soudainement et curieusement désignés comme responsables de tous les malheurs des «noirs». On remarquera que, récemment, dans une vidéo, évidemment destinée à jeter de l’huile sur le feu à l’approche du 10 mai et à relancer les ventes du livre de Zemmour qui commençaient à chuter, Dieudonné a validé les propos racistes du provocateur, tout en faisant semblant de l’attaquer. Kemi Seba, dans son rôle d’épouvantail, de manière caricaturale, avait contribué à ce travail de racialisation de la société et d’opposition des « juifs » et des « noirs ». Lozès, le pantin mis en place par ceux qui redoutaient (ou utilisaient ?) Dieudonné et Kemi Seba, a accompli exactement la même tâche en racialisant à outrance. Il n’a jamais caché son inféodation à une organisation qui se dit représentative des « juifs» de France et dont tout le monde sait qu’elle a porté le Cran sur les fonts baptismaux. Le but du Cran est exactement le contraire de ce qui est annoncé : exaspérer l’antisémitisme, imputé aux « noirs » grâce à l’action de Dieudonné et Kemi Seba, mais aussi apparaître, aux yeux de ces mêmes «noirs», comme une organisation-repoussoir de traîtres et d’ambitieux manipulés. Tous ces gens, complémentaires les uns par rapport aux autres, font exactement le même métier et jouent les différents rôles d’une pièce qu’ils n’ont, de toute évidence, pas écrite. On pourrait y rattacher tous les satellites actuellement occupés à saboter le 10 mai, commémoration de l’esclavage, tout en feignant de préparer des manifestations qui n’ont d’autre but que de diviser, de racialiser et de faire passer toute lutte en faveur de l’égalité et de la fraternité pour des activités antisémites. On remarquera que tous ces gens prospèrent et agissent d’une manière concomitante, pour ne pas dire concertée. Ils se trahissent par leur incapacité à dissimuler leur accord sur deux points : la croyance à la « race » et une même haine à mon égard, ce qui est normal puisque je suis le seul à combattre ce préjugé. La vraie question à poser maintenant est de savoir qui a écrit la pièce dont ils assurent la distribution et dont nous connaissons l'argument. Qui les finance ? Qui les soutient ? L’hypothèse la plus simple, ce serait que ceux qui font le même métier soient abonnés à un seul et même guichet dont le tenancier aurait mission d’entretenir la négrophobie en France, ou qui se serait donné cette mission tout en en faisant semblant d’en accomplir une autre, d’apparence plus présentable. Qui est monté sur scène en 2004 pour présenter le spectacle de Dieudonné au Zénith ? Qui a attiré l’attention sur Kemi Seba en déposant une plainte contre lui avant de la retirer ensuite ? Qui finance en sous main les ennemis du 10 mai ? Qui est en liaison constante depuis plusieurs années avec le docteur Yves Kamani, spécialiste du ronflement, mais aussi responsable officiel du bureau des « noirs » au Crif ? Autant de questions intéressantes, propres à exercer notre sagacité printanière.

dimanche 18 avril 2010

Ce n’est pas parce que Zemmour a une tête de dromadaire que les « juifs » sont forcément tous des escrocs, des négriers et des chiens.

Il paraît que Dieudonné aime bien qu’on lui tape dessus quand c’est moi. Message reçu. J’ai vu une vidéo où Dieudonné dit quelques petites choses justes et amusantes pour les mêler à des idées reçues franchement antisémites. Pourquoi ces embardées, Dieudonné ? N’as-tu pas fait assez de mal à la cause que tu prétends défendre, celle des « noirs » ? Il est vrai que tu n’as pas encore compris l’essentiel : il n’y a pas plus de « noirs » que de « juifs » ; il n’y a que des abrutis incultes dans le genre du copain qui prétend te conseiller et qui n’est qu’un petit facho frustré qui te méprise, se sert de toi et te fait dire des choses odieuses. Des choses qui ne profitent qu’à une poignée de gens autoproclamés représentatifs des « juifs » mais qui ne sont pas plus représentatifs que toi tu ne l’es des « noirs ». N’oublie jamais que ces derniers ont moins besoin de toi que tu n’as besoin d’eux. Et ils sont fatigués de t’entendre éructer comme au temps de Drumont, de Lebon et de la rue Lauriston. Lorsqu’ils oublieront, tu te retrouveras seul. Tes amis du Front national te méprisent autant qu’ils méprisent les « juifs » et ce n’est pas avec eux, à moyen terme, que tu feras tourner ton théâtre. Pour qui travailles-tu vraiment, Dieudonné ? Que Zemmour ait une tête de dromadaire, c’est plutôt drôle. Là, tu fais ton métier d’humoriste. Qu’il trahisse ses origines maghrébines, c’est plutôt vrai. Alors pourquoi ajouter que tous les escrocs sont « juifs » ? Que les « juifs » sont des chiens ? Que c’étaient eux les négriers ? Tu voudrais être le contradicteur de Zemmour ? Pour aller répéter ce que ton mentor te dit de dire ? Parler au nom des « noirs » que tu ne représentes pas ? Je ne pense pas que tu sois l’homme de la situation. Quelle que soit ta vis comica, il va falloir que tu bosses pour être au niveau. Pour l’instant tu n’es que le représentant de Soral, des racistes et des cons. Ce qu’il te reste à faire, c’est de t’excuser sincèrement, s’il en est encore temps, d’avoir dit toutes ces sottises infâmes et surtout de nous expliquer pourquoi tu l'as fait. Un homme qui s’est trompé, qui s’est acoquiné par mégarde ou par intérêt, peu importe, avec un imbécile, ne sort jamais amoindri d’une autocritique. Quand tu auras eu le courage de faire la tienne, reviens à ton métier. Ton vrai métier qui est de nous faire rire. Et tu te rendras compte que la liberté d’expression n’a rien à voir avec ce que tu croyais.

Dialogue entre Melanos et Anthropophile

L’autre soir, j’ai assisté à une discussion. Deux points de vue s’affrontaient. Renommons les deux protagonistes : Melanos, et Anthropophile.

MELANOS : -Cher Anthropophile, je souscris à vos thèses, mais je ne comprends pas votre obstination à refuser à l’homme noir sa qualité d’homme noir.

ANTHROPOPHILE : -C’est pourtant simple, Mélanos. L’humain est humain avant d’être noir ou blanc. La qualité d’humain est la substance, la couleur de la peau un simple accident.

MELANOS : -Substance, accident, ne sont-ce pas là des pédanteries aristotéliciennes?

ANTHROPOPHILE : -Non pas. La substance ou l’essence c’est ce qu’il y a de permanent dans un être. L’accident ne change rien à la substance. Écorché comme un lapin, vous serez toujours un homme. L’essentiel n’est donc pas votre peau.

MELANOS : -Ce qu’il y a de permanent en moi, c’est quand même que je suis noir.

ANTHROPOPHILE : -Oui, tant que la lumière est allumée. Mais la nuit, tout le monde est noir.

MELANOS : -Même quand j’éteins la lumière, je sais quand même que je suis noir.

ANTHROPOPHILE : - C’est parce que vous êtes tout seul dans votre lit. Si tel n’était pas le cas, en éteignant la lumière, vous auriez d’autres pensées que la couleur de votre peau en rallumant la lumière.

MELANOS : -Cessez de me railler, Anthropophile, vous voyez très bien ce que je veux dire.

ANTHROPOPHILE : -Eh bien justement, je ne vois pas.

MELANOS : -Vous ne voyez pas ma couleur ? N’est-elle pas évidente ?

ANTHROPOPHILE -Évidente pour mes yeux, pas pour mon esprit. Lorsque je regarde la télévision, je vois toutes sortes de fantasmagories qui ne sont qu’imaginaires. Et même dans le journal qui est censé être la vérité vraie, outre tout ce qu’on me cache, on me montre beaucoup de choses comme vraies dont je sais qu’elles sont fausses. Ainsi ceux qui sourient et paraissent honnêtes sont souvent les pires escrocs.

MELANOS : -Oui, mais un noir à la télévision reste un noir.

ANTHROPOPHILE : -Il n’y a pas de noirs à la télévision. Ceux que vous croyez voir ne sont que des blancs déguisés en noirs ou la projection de la pensée des blancs. Des fantasmagories, vous dis-je.

MELANOS : -Je ne comprends pas.

ANTHROPOPHILE : - C’est pourtant simple. Ceux que vous appelez les noirs apparaissent toujours à la télévision de deux manières. Ou bien positive lorsqu’ils présentent les actualités ou, plus rarement les émissions de distraction. Ou alors dans des rôles négatifs de noirs qui souffrent ou de noirs qui font du mal. Dans ce dernier cas, c’est le prolongement de la pensée blanche : les noirs sont méchants et ils méritent de souffrir. Dans le premier cas, derrière le masque noir, c’est la pensée blanche qu’on vous impose, crédule Mélanos. Le présentateur du journal ne fait que lire un texte qui n’est pas le reflet de sa pensée à lui en tant que noir comme vous dites.

MELANOS - Et les noirs qui dansent et qui chantent et qui jouent au football ?

ANTHROPOPHILE - Des noirs qui souffrent, puisqu’on ne leur a pas laissé d’autre choix. Comme si les noirs étaient si méchants qu’ils ne méritent que de danser, de chanter et de jouer au football, en enfer jusqu’à la fin des temps. Telle est la pensée blanche.

MELANOS - Vous parlez quand même de noirs et de blancs.

ANTHROPOPHILE - La pensée blanche, c’est la pensée au pouvoir. De la non-pensée.

MELANOS : - Donc, il y a bien une pensée noire !

ANTHROPOPHILE : - Justement non. Ce n’est qu’un prolongement de la pensée dominante.

MELANOS -En tout cas, noir je suis noir je reste. A cause de ma peau et de la conscience que j’en ai.

ANTHROPOPHILE - Ah bon, car vous pensez que la couleur est ailleurs que dans la lumière ?

MELANOS : -L’essence de ma peau, c’est qu’elle est noire. Et l’attribut de ma substance d’homme, c’est ma noirceur. Je suis un homme, certes, mais un homme noir.

ANTHROPOPHILE : - Pourquoi dire d’un homme qu’il est noir parce que sa peau aurait tant d’importance ? Est-ce plus important que de dire qu’il est petit, chevelu ou que sa voix est grave ?

MELANOS : -La couleur ne compte pas, alors ?

ANTHROPOPHILE : -Sauf si vous attribuez à cette couleur une substance différente, si vous faites de l’accident une substance. Dans ce cas, vous êtes dans la non-pensée.

MELANOS : -Alors comment dire d’un noir qu’il est noir ?

ANTHROPOPHILE : -Si cela se voit tant, quel intérêt pour vous de le dire ?

MELANOS : -Parce que ça change tout.

ANTHROPOPHILE : -Pour celui qui vous méprise, certainement, mais pour vous ?

MELANOS : -Parce que j’en suis fier.

ANTHROPOPHILE : - Fier de quelque chose qui n’est pas essentiel ?

MELANOS : -Pour moi ça l’est.

ANTHROPOPHILE : -Oui, mais vous avez tort.

MELANOS : -C’est votre point de vue.

ANTHROPOPHILE : -Vous pensez que tous les points de vue se valent ?

MELANOS : -Absolument !

ANTHROPOPHILE : -Eh bien mon point de vue est vrai alors ?

MELANOS : -Autant que le mien.

ANTHROPOPHILE : -Alors sachez que mon point de vue, qui est vrai (vous venez de l’admettre) c’est que votre point de vue à vous est faux.

MELANOS : -Il se fait tard, allons dormir ! La nuit porte conseil.

ANTHROPOPHILE : -Oui, mais réfléchissons avant de nous endormir…

samedi 17 avril 2010

Gare aux volcans !

Un petit volcan islandais se réveille et la face du monde en est soudain changée. Depuis deux jours, plus aucun avion dans le ciel de l’Europe. Et cela pourrait bien durer. Les vacanciers franciliens qui rêvaient de destinations lointaines en sont pour leurs frais. La France est en particulier coupée de cet outre mer dont on se demande ce qu’il représente exactement pour elle, au-delà d’un vestige des splendeurs d’antan et de deux ou trois millions de « noirs » descendants d'esclaves, autant de délinquants potentiels à gérer selon Éric Zemmour, qui dispose toujours d’une tribune sur la chaîne de service public RFO sans protestations de quiconque, hormis les miennes. Imagine-t-on ce qui se passerait si cette situation devait se prolonger pendant quelques semaines, voire quelques mois ? La France a-t-elle prévu que la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion puissent prospérer indépendamment de la coupure des communications aériennes ? Je n’en suis pas sûr. Si on prend l’exemple de la Guadeloupe, où les exportations ne couvrent les importations qu’à hauteur de 6 %, où l’économie dépend largement du nombre de touristes (essentiellement métropolitains) qui débarquent à l’aéroport de Pointe à Pitre, la situation, sans avions pour faire le lien avec la métropole (qui représente près des deux tiers des échanges) peut vite devenir compliquée. N’oublions pas non plus que le volcan de La Soufrière, en Guadeloupe, qui ne s’est pas manifesté intempestivement depuis 1976, est classé parmi les trois plus dangereux d’Europe (il paraît en effet que la Guadeloupe est en Europe). La Soufrière aussi pourrait bien cracher son nuage un jour ou l’autre, à l’instar de son homonyme de Montserrat qui a soufflé le sien voici quelques semaines, paralysant pendant quelques jours le trafic aérien, dans la plus grande indifférence de la métropole. En ce qui concerne l’île de Marie-Galante, elle n’est pas dérangée par les nuages de silice car la liaison aérienne avec Pointe à Pitre a été supprimée sans que cela ne dérange personne à Paris, apparemment. Il faut cependant se méfier des volcans islandais. Selon certains observateurs, les répercussions d’une éruption islandaise en 1783-1784 auraient suffisamment perturbé la météorologie pour que les effets s’en soient fait encore sentir sur les récoltes de l’année 1788 qui, on le sait, ont été assez catastrophiques pour conduire à quelques événements spectaculaires l’année suivante qui permirent la révolte des esclaves d’août 1791 en Haïti, première étape de l’abolition générale de 1794. Qui sait les conséquences de l’éruption d'Eyjafjallajokull pour la France et son outre-mer ?

vendredi 16 avril 2010

L’histoire comme force politique.

Il est des jours où s’impose une évidence : les politiciens français, de droite comme de gauche, sans oublier le centre, se payent ouvertement la tête des descendants d’esclaves et d’indigènes, dont la force électorale potentielle représente pourtant de quoi peser lourdement sur l’issue des élections. J’ai dit « les descendants d’esclaves et d’indigènes » car telle est à la fois la clé du problème et le problème lui-même. Le code noir et le code de l’indigénat ont fait de tels ravages que les effets s’en font sentir bien au-delà des abolitions, des indépendances et des naturalisations : je ne vois partout que racisme et discrimination. Et c’est de pire en pire. Une seule avancée : l’émergence d’une autre approche de l’histoire. Des crimes et des héros surgissent des oubliettes. L’ignorance de leur propre histoire, c’est la garantie, pour les opprimés, d’avoir des enfants qui continueront à être opprimés, d’une manière ou d’une autre. Le fait d’avoir dans leurs ancêtres une majorité d’esclaves ou d’indigènes explique l’infériorité économique et sociale actuelle de certains Français entièrement à part. Dans une démocratie, cela n’implique nullement l’infériorité politique si les intéressés ont l’intelligence de se rassembler autour de ce qui leur est commun - ils sont d’abord des descendants d’esclaves ou d’indigènes - au lieu de se séparer par couleurs ou régions d’origine comme on essaie de le leur imposer : « arabes », « noirs », « jaunes » ? Du vent ! Maghrébins, Africains, Antillais, Asiatiques ? Du vent ! La diversité ? Du vent ! Les statistiques de la diversité ? Un crime. La réalité, c’est que la France, comme d’autres puissances occidentales, a voulu s’agrandir aux dépens de populations pacifiques et qu’elle s’est imposée par la force en des régions du monde d’où certains Français, par un effet boomerang, sont à présent originaires. Leurs ancêtres étaient des opprimés. Qu’ils en prennent conscience et ils obtiendront par les urnes un début de réparation. Regardons les états-majors de tous les partis : la honte ! Mis à part une poignée de vendus habitués aux courbettes et aux humiliations, je ne vois personne. Du moins pour le moment, car tout ceci n’est que provisoire. Christiane Taubira a obtenu 2,32 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle en 2002, ce qui est considérable. L’élection présidentielle de 2012 se jouera sans doute à beaucoup moins. Le parti communiste n’a obtenu que 1,93 % à la présidentielle de 2007 et 4,29 % aux législatives qui ont suivi, ce qui ne l’empêche pas, grâce à une alchimie subtile, d’avoir 18 députés à l’assemblée nationale ! La même alchimie subtile pourrait porter à l’assemblée nationale en 2007 autant de descendants de victimes de l’histoire occultée de la France sur un programme de salut public invitant au respect des fondamentaux de la République: égalité des droits sans distinction de couleur, fraternité. Tant que cette résolution politique n’existera pas, les politiciens français, aussi racistes les uns que les autres à droite à gauche et au centre, n’auront aucune considération pour ceux qui ne sont pour eux que des inférieurs. Les choses peuvent changer dès 2012. On ne donnera jamais le pouvoir aux descendants d’esclaves et d’indigènes. Alors qu’ils le prennent ! Leur avantage ? L’opprimé est mieux placé pour réfléchir à sa situation et aux moyens de l’améliorer que l’oppresseur ne l’est pour réfléchir aux moyens de poursuivre l’oppression. L’oppresseur pense toujours que s’il opprime si bien, c’est qu’il est supérieur et que les choses se perpétueront sans se poser la moindre question. Il a tort. À force de réfléchir, quand on n’est pas trop bête, on trouve des solutions. Quand on a la solution, il est temps de poser clairement le problème. Pour régler ses comptes, il faut bien se mettre un jour à son compte.

jeudi 15 avril 2010

Publication des "Mémoires du chevalier de Saint-George".

Dix ouvrages, déjà ! Le temps passe vite depuis Le cri du Centaure (2001), mon premier livre. Alexandre Dumas, le dragon de la reine, L’Expédition, Le chevalier de Saint-George (biographie), Une saison en Irak, Le crime de Napoléon, Les nègres de la République, Le nègre vous emmerde, Le Diable noir, et aujourd’hui Mémoires du chevalier de Saint-George. Tout ça commence à prendre de la place sur les rayons d’une bibliothèque. Deux millions et demi de signes frappés sur le clavier, des dizaines de milliers de lecteurs. J’espère qu’ils sont contents de ce qu’ils ont lu et que mes mots ont fait avancer un peu les choses. Avec Les mémoires du chevalier de Saint-George, je n’ai pas d’autre prétention que de faire plaisir à celles et ceux qui connaissent déjà Saint-George et qui pourront l’approcher davantage, et de le faire découvrir sous la forme agréable d’un roman par celles et ceux qui en ont seulement entendu parler. Peut-être certains lecteurs découvriront-ils Saint-George grâce à ce livre qui est celui que je voulais écrire au début. Au tout début, quand j’avais envie d’écrire des livres, mais que je n’étais pas encore passé à l’acte. Il y a quand même cet étrange parallèle avec la situation actuelle dont je ne me serais pas rendu compte, sans ce roman, qu’elle était aussi proche de celle du XVIIIe siècle. Encore des ennemis en perspective, mais tant de nouveaux amis. Bonne lecture en tout cas !

Claude Ribbe, Mémoires du chevalier de Saint-George, roman, éditions Alphée Jean-Paul-Bertrand. Parution : 16 avril 2010. Conférence de présentation et signature en avant-première, jeudi 15 avril, 22 rue Deparcieux, 75014 Paris (avec les associations Amitié Marie-Galantaise et Armada)

mercredi 14 avril 2010

France Télévisions doit contribuer à la lutte contre le racisme

D’après les rumeurs, on devrait bientôt connaître le nom du nouveau président de France Télévisions, qui sera nommé par le président de la République. Quel qu’il soit, quel que soit le mode de sa désignation, la télévision publique joue un rôle clé dans le combat contre le racisme qui doit être également celui du président des chaînes publiques. Les deux armes pour combattre la sottise sont l’éducation et la télévision, qui joue pour beaucoup un rôle plus important encore que l’école. Si la télévision privée fonctionne selon le critère à peu près exclusif de l’audience, le service public peut et doit s’en affranchir pour déterminer ses choix. Ce n’est pas parce le principal objectif d’une ligne éditoriale n’est pas de faire de l’audience, qu’on fait fuir le téléspectateur. Bien au contraire. L’intelligence et l’audace font toujours recette. Il est dans la mission du service public non seulement d’informer et de distraire, mais également de cultiver. Ce ne serait pas trahir la mission de la télévision publique si les grandes chaînes - France 2, France 3 notamment - contribuaient à cultiver les Français, en diffusant systématiquement, à des heures de grande écoute, des programmes - en particulier documentaires - permettant de connaître enfin les héros de l’histoire de France qui ont été occultés à cause de leur origine ou de leur couleur, au lieu d’accumuler, de manière redondante ou ennuyeuse, des programmes sur des sujets éculés comme cela se voit hélas tous les soirs. Les héros ayant surmonté les difficultés de leurs origines, esclavage ou indigénat, sont généralement très fédérateurs et peuvent rassembler une majorité de Français autour d’une autre approche de l’ « identité nationale » montrant que le pays s’est construit grâce à l’apport d’autres continents que l’Europe et en particulier grâce à celui du continent africain qui n’a eu jusque là en retour que mépris et dont les héros sont niés. L’histoire de France ne se limite pas à la seconde guerre mondiale et les téléspectateurs apprécieraient que ceux qui ont la lourde charge de décider ce que diffuseront les cinq chaînes publiques en tiennent enfin compte au lieu de donner l’impression non seulement que leur inculture est totale, mais qu’ils vivent sur une autre planète, ne prennent jamais le métro ni le RER, et n’ont que mépris pour les Français qui ne sont pas, comme eux, blancs de peau.

lundi 12 avril 2010

Retour au chevalier de Saint-George

Mon nouveau livre, Mémoires du chevalier de Saint-George, vient d’arriver de l’imprimerie et sera dans toutes les librairies le 16 avril en métropole. Dans les départements d’outre mer, autour du 20. Ces quatre jours de décalage, c’est ce qu’on appelle la continuité territoriale. Bien sûr, il s’agit cette fois d’une fiction, mais elle reste absolument fidèle, on s’en doute, à ce qu’on sait de la vie de Joseph de Bologne-Saint-George (1745-1799) le désormais célèbre escrimeur violoniste auquel je m’intéresse, pour des raisons d’abord musicales, depuis que ses œuvres on été enregistrées par Bernard Thomas, au milieu des années soixante dix. Après une trentaine d’années de travail, j’ai révélé au public, dans une biographie, parue il y a un peu plus de cinq ans, les origines réelles de Saint-George et de sa mère, qui le rattachaient indiscutablement à l’esclavage. Depuis, nombreux sont ceux qui, de manière inégale, ont voulu parler de Saint-George, alors qu’ils n’avaient souvent pas grand-chose à en dire si ce n’est que c’était un «noir» (avec une majuscule) l’idée même du mélange et de l’indétermination (il suffit de regarder le portrait en couleur de Saint-George) étant évidemment impensable pour les racistes. Même s’il m’arrive de lire encore et d’entendre beaucoup d’absurdités savamment colportées sur Saint-George par ceux qui veulent empêcher les Antillais d’avoir une juste connaissance de leurs héros (on ne nous aura rien épargné : une date de naissance fantaisiste, un nom – Boulogne- qui n’est pas le sien, un S obstiné à la fin de son nom - Saint-George - pour qu’il soit moins singulier, un faux père, une mère « sénégalaise », une compétition avec Mozart inventée de toutes pièces, la langueur créole de ses oeuvres, un prétendu républicanisme auquel il ne semble pas avoir adhéré, une persécution posthume imaginaire sur ordre de Napoléon etc.) cette vérité essentielle (à savoir que cet homme est né esclave et a vécu en métropole au moment où le préjugé de couleur y était introduit) est désormais à peu près admise. D’aucuns se sont arrêtés aux qualités sportives qu’on lui connaît et à celles qu’on lui prête (une sexualité supposée amplifiée par sa « couleur », mais dont en réalité on ne sait pas grand chose). Pour les racistes, le "nègre" serait avant tout un corps fascinant. Saint-George serait tout en muscles - une sorte de footballeur - sa mère, la belle "négresse" du Sénégal, aurait aguiché le colon en tortillant des fesses. Il me semble cependant que le problème le plus intéressant de la vie de Saint-George n'est pas lié à la lubricité de certains de ses admirateurs. Il est ailleurs. D’où l’échec de tous les racistes ayant tenté de monter des histoires (et des affaires) sur ce personnage par la simple déclinaison de superlatifs et d'incantations insultantes présentées comme valorisantes - Nègre ! (épithète en boucle pour qualifier Saint-George sur la musique d'attente du ministère de l'Outre mer depuis onze ans...) Mulâtre ! Imaginons un peu qu'on surnomme Spinoza le Y... du Grand siècle : à qui ferait-on croire que ce serait pour lui rendre hommage ? Qui endurerait ça ? Pas moi, en tout cas. Car toutes les formes de racisme me font horreur. Comment Saint-George a-t-il supporté la montée du préjugé de couleur ? Pourquoi a-t-il arrêté de composer quelques années avant le début de la Révolution, alors qu'il était au sommet de son art, comme on s'en convaincra à l'écoute des quatuors de l'opus XIV ? Quel fut son rôle exact dans les événements révolutionnaires et pré-révolutionnaires ? La fiction que je livre au public, outre qu’elle raconte l’histoire d'un musicien, ne dédaigne pas ces questions majeures. C’est sans doute ce qui la rend vraisemblable. Car la vraisemblance me frappe à la relecture (un exercice difficile pour un auteur, toujours trop sévère avec lui-même). Comme si Saint-George préfigurait la situation française d’aujourd’hui où tout homme de talent (donc présumé indocile) originaire des Antilles ou de l’Afrique, parce qu’il est une contradiction vivante au préjugé de couleur, est forcément suspect, comme s'il était engagé d'office dans la lutte contre le parti colonial et raciste qui cherche à empoisonner l’opinion de ses préjugés. C’est l’histoire de cette lutte involontaire, mais non moins réelle, contre la sottise que je raconte. Le parti colonial et raciste est toujours là, traquant les Saint-George, les Spinoza, s’efforçant de les empêcher d’exister, d’écrire, de composer - bref d’être ce qu’ils sont, emblématiques malgré eux - pour promouvoir les clowns, les médiocres et les lèche-bottes qui rassurent et permettent de maintenir l’oppression. J’espère que ce livre – d’autant plus politique qu’il s’agit d’une fiction - au-delà du plaisir qu’en procurera la lecture, éclairera et encouragera celles et ceux qui se trouvent dans cette situation inconfortable qui consiste à être obligé de combattre quand on aimerait simplement exercer paisiblement ses talents. Car aujourd’hui, plus que jamais, ceux-là ont intérêt à savoir se servir de l’épée et à la garder à la main. Je ne me fais pas d'illusion, en tout cas, sur l'attitude d'une certaine presse à mon égard. Ce livre est le plus dérangeant de tous ceux que j'ai écrits. Si d'aventure, il devait amener à parler de Saint-George un peu plus que de coutume, je ne doute pas qu'ils sauront trouver des gens pour en parler à ma place et dire ce qu'ils ont envie d'entendre.

Mémoires du chevalier de Saint-George, éditions Alphée Jean-Paul Bertrand (sortie le 16 avril 2010)

dimanche 11 avril 2010

Conversation avec Jean-Pierre le kiosquier.

Hier, j’ai eu une conversation, disons-le, philosophique avec le subtil Jean-Pierre qui vend les journaux dans son kiosque et, donc, en sait long sur l'humanité. Même L’Humanité Dimanche où je me suis exprimé cette semaine, bien que n’étant pas, c’est évident, communiste. Il m’a demandé si j’avais vu Michel Onfray. Je lui ai demandé où. À la télévision, bien sûr. Je lui ai dit que je n’avais pas la télévision et que je ne la regardais pas parce que je n’en avais ni le temps ni l’envie et que ce que pouvait dire Michel Onfray de Freud m’intéressait autant que de savoir si Benoît XVI porte des slips ou des caleçons. Que certainement, personne n’écrirait jamais rien, c’est sûr, sur Michel Onfray. Il m’a été objecté que c’était un philosophe. J’ai remarqué que c’était problématique. Les gens qui se consacrent à la philosophie lorsqu'ils écrivent, écrivent des livres de philosophie et sont généralement assez avisés pour avoir compris que ces livres-là ne sont pas destinés aux gens qui regardent la télévision. Ils ne font pas de gros tirages. D’après ce que je sais de Michel Onfray, il fait plutôt du chiffre en avançant des évidences présentées comme des paradoxes qui étonnent les incultes notoires. Tout l’art des faux livres de philosophie est de faire croire aux gens qu’ils sont intelligents et qu’ils ont raison de ne se soucier que de leur ego, de leur ventre, de leur bas-ventre, et du niveau de leur compte en banque. Les « philosophes » de la télévision ressemblent aux « philosophes » au sens du XVIIIe siècle : des gens qui péroraient dans les salons pour dire toutes sortes de fadaises, par exemple que les nègres n’étaient pas des hommes, un discours qui plaisait à leurs amphitryons, généralement enrichis par le commerce des Africains. La reconnaissance du ventre en quelque sorte. Dans l’Antiquité, on les appelait des sophistes. Nourrissez moi, et je vous dirai des choses que vous avez besoin d’entendre ou bien encore : nourrissez moi et je vous dirai des choses qui feront oublier celles qu’il est nécessaire que vous n’entendiez pas. Au XXIe siècle, les salons sont virtuels et servent toujours à la même chose : à vendre les écrans publicitaires, ou, si on supprime la publicité, l’idéologie du gouvernement. Bref, la télévision est certainement utile, mais pas à moi ni à vous non plus. Pendant que des gens faisaient la queue pour acheter, qui le Herald Tribune, qui Hola édition espagnole (mais qui, alors, achète donc toutes ces revues de cul?) il m’a été naturellement demandé ce qu’était un philosophe. J’ai dit que c’était quelqu’un qui cherchait principalement la vérité et que la télévision n’avait pas pour fonction de répondre à ce genre de demandes, même si certains programmes ne sont pas dépourvus de qualité. Ensuite, laissant Michel Onfray et sa contre histoire de la philosophie, dont je me contrefiche, Jean-Pierre m’a demandé ce qui me préoccupait le plus en ce moment. Ou s’il ne me l’a pas demandé, j’ai fait comme s’il m’avait posé cette question parce que je me la suis posée moi-même. C'est une technique. Donc j’ai répondu. La question qui me préoccupait le plus sur le moment, c’était que des préjugés aussi absurdes que le racisme puissent prospérer à ce point dans un siècle qui passe pour très supérieur aux précédents, mais qui ne me semble au fond guère plus avancé sur ce point comme sur bien d’autres. Ce qui m’inquiète, c’est de voir que l’homme qui ramasse les poubelles - devinez sa couleur - ait été surpris à dormir dans le local à poubelles, justement, parce qu’il travaille de trois heures du matin à vingt trois heures le soir, tout en gagnant moins que ceux qui gagnent plus en travaillant moins. Ce qui me donne du souci, c’est de voir des gens en principe éduqués passer plus de trois heures chaque jour à regarder des images animées, des simulacres, débitant des sottises ou des bouffonneries. Ce qui me préoccupe c’est que le progrès technique ne facilite nullement la recherche de la vérité et de l’équité, deux critères qui permettent de différencier un homme d’une bête ou d’une machine. Toute avancée qui permettrait de mieux agir en fonction du vrai, du bon, du beau, créée toujours de nouveaux problèmes qui nous en éloignent. La télévision, par exemple, qui pourrait être utile si elle n’était aux mains de personnes sages et bien intentionnées n’est-elle pas une machine à abrutir, à encenser des gnomes débitant des idées choses fausses qui produisent de l’injustice. Puis j’ai pris mon journal, que je n’ai pas encore lu, j’ai salué Jean-Pierre et l’ai abandonné à d’autres clients qui, certainement, ont « vu » Onfray, mais n'ont ni l'envie ni le temps de discuter avec le kiosquier.

samedi 10 avril 2010

Dîner du CRAN

Les Haïtiens qui se demandent ce qu’ils mangeront ce soir seront contents d’apprendre qu’il existe à Paris une association ayant organisé cette semaine un dîner consacré à Haïti. Ils seront encore plus surpris d’apprendre que ce dîner à deux cent cinquante euros par tête de pipe (à moins qu'ils n'aient augmenté leurs prix) était organisé par une association de « noirs ». Deux cent cinquante euros, presque le salaire annuel d'un Haïtien qui a du travail. Depuis cinq ans, pour la plus grande joie des racistes français, qui ne sont pas majoritaires, mais néanmoins nombreux (et qui pour le coup ont raison de se marrer) le CRAN se dit représentatif des « noirs » de France. Ils savent : ils ont compté. La particularité de ce dîner qui n’est que la copie de celui du CRIF, une autre association qui se dit représentative et qui, d’après ce qu’on m’a dit, contrôle la précédente, c’est que la plupart des gens qui sont à table - hormis Lozès, le président du CRAN- sont blancs de peau et que tous ceux qui sont cachés aux cuisines pour faire la tambouille et la plonge sont des nègres qui n’ont pas eu de chance. A moins qu'ils n'aient pas voulu adhérer au CRAN et se trouvent de ce fait punis. Mais tout ça n’est qu’un détail. Ce qui importe, c’est de pouvoir faire la liste des notables – blancs évidemment de peau - qui étaient à table et qui s’en sont fourré jusque là, comme dans l’opéra d’Offenbach. Lequel ? La Vie parisienne, si vous voulez savoir, bande de braques, bandes d'incultes notoires ! Cette liste des gens qui ont bien dîné est utile dans la chasse aux subventions, l’activité principale de ce type d’association entre deux dîners annuels. Voyons donc qui d’important s’en est fourré jusque là en l'honneur des affamés haïtiens. Laissons de côté les communistes. Ils aiment bien le CRAN les cocos, allez savoir pourquoi. Mais comme ils n’ont pas d’argent, ils ne comptent pas. Besson n’ayant pas voulu venir, et Brice non plus, je ne vois comme huile que le ministre des Affaires étrangères Kouchner qui a fait, entre la poire et le fromage, une déclaration importante. Il a dit - burk ! - il a dit qu’il était favorable aux statistiques de la diversité. Compter les noirs et les arabes, c’est vrai que c’est intelligent et important. Parce qu’on ne compte que les noirs et les arabes. Comment M. Kouchner reconnaît-il on un noir ? Fastoche : quelqu’un dont on est sûr qu’il ne travaille pas au quai d’Orsay (mis à part le nettoyage et la sécurité). Oui, mais il y en a qui sont quand même plus noirs que d’autres. Si ça ce voit, répondent en choeur le docteur et le pharmacien (Kouchner est docteur, Lozès est pharmacien, le CRAN lui sert d'officine...), c’est un noir, point barre. Il n’y a qu’à reprendre la nomenclature de la ségrégation utilisée aux USA à la fin du XIXe siècle. Là, on savait bien les reconnaître les noirs. Donc il n’y a pas de raison. Mais attention, cette fois c’est positif.

Exécutons les ordres, alors.

- A mon commandement, sur deux rangs, bande de p’tits salopards ! La diversité à gauche, les blancs à droite ! Non, non, j’ai dit les blancs ! Toi t’es pas complètement blanc. Tu t’es regardé ? Veux pas le savoir ! A gauche ! T’as compris ?

- Chef ! Chef ! Et les arabes, on fait comment ? On les reconnaît à quoi ? OK, je me débrouille. Eh chef, y’a un arabe, là, qui dit qu’il est juif, je fais quoi ? Comment on reconnaît les juifs ? Ah d’accord, juif, c’est pas une race. Sinon t’es raciste. Ok, Noir et arabe, c’est une race et là t’es pas raciste, au contraire : tu fais de la promotion de la diversité ? OK, chef. J’ai compris.

Bon, une fois que tout le monde est en rangs. On fait quoi ? On inspecte pour la nomination des prochains ambassadeurs de la France. D’accord. Kouchner passe avec Lozès pour la revue, après le dîner, et là - burk ! - ils sortent du rang de la diversité deux ou trois gars bien noirs, bien arabes (voyez ce que je veux dire) qu’ils nomment ambassadeurs. J'ai dit des gars, parce qu'au CRAN, il y a surtout des gars. C'est comme ça. Sauf sur les photos, bien sûr, quand ils posent avec des pancartes et qu'on met quelques filles autour de Lozès. Bon, reprenons les nominations d'ambassadeurs. Pour compléter, on va prendre tous ceux qui sont dans le rang de droite (les blancs). Ensuite on compte. Mais pas les juifs, imbécile, puisqu’ils sont blancs ! Cent soixante dix ambassadeurs blancs. Trois ambassadeurs de la diversité. Non, deux. On a gardé un poste - discrimination positive oblige - pour Lozès, le président du CRAN, qu’on pourrait nommer en Haïti, par exemple. Lozès, tout ce qu’il veut, c’est un poste bien payé avec beaucoup de dîners, des décorations devant derrière et des blancs qui lui disent qu’il est gentil et d’autres noirs avec de grands éventails qui le ventilent pour qu’il n’ait pas trop chaud. Et c’est vrai qu’il est gentil. Vous avez vu ce sourire de tombeur ? Donc les Haïtiens sont contents d’avoir Casimir comme ambassadeur. Déjà, on leur avait envoyé Rama Yade en éclaireuse, si j’ose dire, il y a trois ans. Rama Yade-HaÏti, vous ne voyez pas le rapport ? C’est que vous êtes bêtes, alors.

Après ça vous irez dire qu’on est racistes, hein ?

vendredi 9 avril 2010

Treemonisha, l’opéra de Scott Joplin enfin joué à Paris

Les deux mille spectateurs présents au théâtre du Châtelet, à Paris, le jeudi avril 2010, ont eu bien de la chance de pouvoir assister à l’avant dernière des six représentations exceptionnelles du Treemonisha de Scott Joplin. Si j’en juge par les applaudissements qui ont salué la fin de cette œuvre magistrale, la majeure partie d’entre eux s’en sont bien rendu compte autant que moi;

voir un extrait de la version 1972

Scott Joplin est un compositeur exceptionnel né en 1867 au Texas. Africain-Américain. Son père était un ancien esclave. La mère, née libre, faisait des ménages. Leur fils était surdoué. Il devint pianiste et apprit tout seul à improviser. Il eut la chance de recevoir une formation musicale que les parents réussirent à payer, malgré leur pauvreté. Mais à cause de sa couleur, le destin de Joplin était scellé dans un pays où, dès 1876, on instaurait un régime raciste de ségrégation. De ce fait, Joplin eut une carrière de musicien itinérant condamné à jouer dans les bordels et les saloons. Il se fit rapidement connaître grâce à une forme nouvelle de musique syncopée connue sous le nom de ragtime (ragged time) et qui allait donner naissance au jazz dans les années vingt. L’apogée fut pour lui la publication de Marple Leaf Rag en 1899, tiré à un million d’exemplaires. Mais si l'Amérique, qui avait instauré des lois raciales, les fameuses Jim Crow Laws, acceptait que les anciens esclaves ou leurs descendants composent ou jouent des ragtimes, la tolérance s’arrêtait là. Pour le plus grand malheur de Scott Joplin qui aspirait tout simplement à être un musicien et à composer, notamment pour la scène, comme Saint-George, un siècle plus tôt. Ayant suivi une formation soignée, Joplin écrivit des symphonies et des concertos. Ces œuvres n’ont pas été retrouvées. Après un premier Ragtime opera, A guest of honour (perdu) il se mit à la tâche dès 1909 pour composer Treemonisha, son œuvre majeure. Même si le célébrissime Aunt Dinah has blown the horn, enregistré à part, devint un grand succès discographique, malgré tous ses efforts, Joplin ne put jamais monter son œuvre à cause des préjugés racistes et du manque d’éducation des Africains-Américains qui ne s’intéressaient pas à l’opéra. Treemonisha posait au moins trois problèmes, hormis la couleur de peau de son compositeur. 1. L’opéra était conçu de telle sorte qu’il ne pouvait être interprété que par des Africains-Américains. 2. Il traitait de l’émancipation des Africains-Américains d’une manière dévastatrice, y compris pour eux mêmes. 3. Le livret laissait une très large part au créole. Joplin ne put réussir qu’à financer de ses deniers la publication de Treemonisha (en version orchestrale réduite pour le piano), mais jamais à faire jouer cette oeuvre, hormis une audition dans une petite salle de Harlem en 1915, sans orchestre ni mise en scène. Ce jour là, Joplin accompagnait lui-même les chanteurs au piano. Cette ultime tentative ne devait susciter qu’indifférence ou hostilité au point que Joplin, déjà miné par la maladie, vaincu par le racisme, en perdit la raison et dut être interné dans le département psychiatrique du Manhattan State Hospital où il mourut deux ans plus tard. C’est sa fille qui, à force de persévérance, devait réaliser le rêve du père, cinquante cinq ans après la mort du musicien, en 1972. Elle avait fait rééditer ses œuvres l’année précédente. La résurrection de Treemonisha permit à la musique de Scott Joplin d’être découverte par le relais du cinéma et c’est grâce à cette musique, largement exploitée dans la bande originale, que le film de George Roy Hill, The Sting (L’Arnaque) devint un succès mondial en 1973. Cependant ce film, s’il remporta tous les oscars, n’eut, bien étrangement, aucune récompense pour sa musique. C’est une formation amateur de l’université d’Atlanta qui avait monté Treemonisha en 1972. L’œuvre fut reprise, dans une version plus professionnelle, par l’opéra de Houston en 1975 et enregistrée à cette occasion par le prestigieux label Deutsche Grammophon. L’enregistrement est toujours disponible (Deutsche Gramophone STEREO-435709-2). Cependant, la version montée en 1975 avait édulcoré le livret en lissant tout ce que Joplin y avait introduit de créole pour rester au plus près de la réalité qu’il entendait décrire : la vie des Africains-Américains dans une plantation peu après l’abolition de l’esclavage. Il y eut une nouvelle tentative en 2000 à l’opéra de Saint-Louis, respectueuse, cette fois, du texte original. En France, l’œuvre a été reprise, de manière assez confidentielle en 2005 et 2008 avant d’aboutir à cette nouvelle production du Châtelet, à l’initiative de Roland Roure, qui mérite vraiment d’être saluée. L’orchestration de Joplin ayant été perdue, c’est celle de Gunther Schuller, reconstituée pour les représentations de Houston en 1975 qui a été reprise avec l’ensemble orchestral de Paris dirigé par Kazem Abdullah, un jeune chef talentueux qui s’est rendu célèbre en dirigeant L’Orfeo de Glück à New York. Excellents, les chœurs du Châtelet, la chorégraphie, la soprano Adina Aaron (Treemonisah), la basse Xoleta Sixaba (Ned) et aussi les Français Jacques-Greg Belobo (Simon) Loïc Felix (Cephus), Jean-Pierre Gadignan (Luddud) !

Le livret de Treemonisha est particulièrement intéressant dans la mesure où il montre comment la communauté Afro-Américaine des années 1880 ne peut réellement s’émanciper qu’à deux conditions : d’une part en s’affranchissant totalement de la superstition et de l’ignorance, d’autre part en se dotant d’un leader élu sur ce seul critère : en l’occurrence, dans la pièce, c’est une jeune fille de 18 ans, Treemonisha, la seule de la communauté a avoir de l’instruction qui est choisie sans hésitation. Il est clair que la leçon de cet opéra, outre qu’elle est universelle, pourrait facilement s’appliquer à la situation des Français du XXIe siècle originaires de l’outre mer ou d’Afrique. N'auraient-ils pas le plus grand intérêt, pour échapper à l’aliénation qui, en ce qui les concerne, est complète, à s’unir et à faire confiance à ceux d’entre eux qui ont choisi la voie de la connaissance partagée plutôt qu’à se laisser berner par les falsificateurs désignés ouvertement ou insidieusement par les racistes qui détiennent jalousement les clés de la politique et des médias ? La superstition dénoncée dans Treemonisha a aujourd’hui d’autres formes. Les sorciers nègres qu’il conviendrait de remettre à leur place me semblent assez voyants pour que je n’aie pas à citer leurs noms. Les uns prônent la soumission, les autres le racisme. Le résultat est le même. En tout cas Treemonisha est une œuvre majeure composée par un musicien-librettiste de génie.

Nos médias ont commencé par passer sa reprise à Paris, qui est selon moi un événement historique, sous silence. Puis ils se sont extasiés. Une prolongation s’imposerait, pour que tout le monde puisse en profiter, autrement qu’à travers la captation télévisée qui est prévue. Pour être tout à fait honnête, je dois préciser qu’une partie des spectateurs qui m’entourait faisait grise mine : rien que des nègres sur la scène et même un nègre pour diriger l’orchestre. Une première à Paris ! S’ils avaient su que c’était en plus un nègre qui avait signé l’œuvre, ils ne seraient pas venus. J’ai tant applaudi que j’ai un mal aux mains. Mais ça passera. Je suis content, très content pour Scott Joplin qui a atteint son but. Il m'a donné du courage. Il vous en donnera à vous aussi, j'en suis sûr, amis lecteurs de toutes couleurs.

mercredi 7 avril 2010

Le monument où a été aboli l’esclavage bientôt transformé en hôtel de luxe ?

Après avoir tenté de le vendre, le ministre de la Défense envisagerait actuellement de donner à bail le magnifique hôtel de la Marine situé place de la Concorde à Paris et construit par Gabriel entre 1757 et 1774. Le projet du ministre est de permettre au groupe Allard, qui a embauché l’ancien ministre de la Culture Donnedieu de Vabres, d’en faire un hôtel de luxe. Or, c’est dans ce bâtiment, affecté dès 1789 au ministère de la Marine - ou si l’on préfère au ministère des Colonies et de l’Esclavage - qu’a été signé, le 27 avril 1848, l’acte d’abolition ! Seulement personne ne le dit. Voilà qui est réparé. Ce magnifique palais fait donc partie de l’histoire de l’esclavage. S’il est un lieu de mémoire à protéger, au même titre que le fort de Joux, par exemple, c’est bien celui là. Je m’étonne d’ailleurs que le fameux comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, composé paraît-il d’éminents historiens (mais dont on n’entend parler qu’un seul jour par an et encore...) ne l’ait jamais signalé et ne se soit pas encore manifesté à ce sujet, par exemple en écrivant une lettre de protestation au chef de l'Etat. Pas un mot non plus dans les états généraux de l'outre mer. Mais quand on sait qui les organisait, on ne s'étonne guère. Les descendants de ceux dont la France a enfin reconnu la liberté en 1848 par un acte signé dans ce bâtiment - Antillais, Guyanais, Réunionnais - n'ont ils pas le droit d'exiger au moins que l'Etat, qui n'a jamais versé d'indemnité à ces victimes-là et ne se préoccupe guère aujourd'hui de combattre le racisme qui est portant un fléau national découlant directement de l'esclavage, préserve ce lieu symbolique ? Ce serait un minimum si la France avait un peu de respect pour l'Outre mer. J'en appelle donc à ceux qui les représentent à Paris pour faire entendre leur voix. Et puisque cette affaire est désormais sur la place publique, le CPMHE, toujours prêt à m’aider dans mes combats, ne manquera certainement pas de le faire. Il semble assez évident que ce bâtiment, où Marie-Antoinette eut un appartement et en face duquel elle fut guillotinée, doit rester dans le patrimoine national et retrouver sa vocation de musée. Déjà, sous Louis XVI, alors qu’il servait de garde-meubles et abritait notamment les joyaux de la couronne, il était régulièrement ouvert au public. Il faut établir sur cette place magnifique un musée montrant enfin aux Français tout ce que les racistes cherchent aujourd’hui à cacher, à savoir l’esclavage et la colonisation qui ont été gérés dans ces lieux mêmes et constituent une part majeure de notre histoire. Ce ne sera que justice. On pourrait surtout rendre hommage aux grandes figures françaises issues de cette histoire et qui ont été occultées à cause de leur couleur : Dumas, Toussaint-Louverture, Saint-George et tant d’autres que tous les Français gagneraient à découvrir.

dimanche 4 avril 2010

Finissons-en avec les « statistiques ethniques » !

L’affaire Zemmour a donné l’occasion aux racistes qui défendent les « statistiques ethniques » de remonter au créneau, avec moins de conviction que naguère toutefois. L’idée même de « statistiques ethniques » est une absurdité. Que signifie en effet « ethniques» ? C’est juste une autre manière de dire « raciales ». Le mot d’ « ethnie» a été forgé par les théoriciens français de la «race» à la fin du XIXe siècle. Pour pratiquer des «statistiques ethniques», il faut donc admettre au préalable qu’il existerait des « races humaines », ce qui est faux, et en faire un critère scientifique. La science ne se construit pas, fort heureusement, à partir des préjugés. Cela amènerait en outre à toutes sortes d’absurdités dans une société largement mélangée. Les tenants de ces imbécillités ne se sont même pas rendus compte qu’ils prônent un système qui nous ramènerait au système de Vichy où les « juifs » aussi étaient comptés d’un point de vue « ethnique » et non pas religieux. En légitimant les « statistiques ethniques », on autoriserait ainsi des études permettant non seulement de compter les trafiquants par couleur, mais de faire des études « ethniques » sur les personnes disposant de tribunes à la télévision. L’argument avancé par les racistes qui défendent les « statistiques ethniques », c’est qu’il s’agirait là de la meilleure manière de mesurer la « diversité » et de lutter contre les discriminations. Le terme de discrimination désigne les conséquences (forcément négatives) de tout jugement classant arbitrairement deux personnes dans deux groupes différents. Ainsi, à en croire les tenants des « statistiques ethniques », ce serait en discriminant plus qu’on discriminerait moins. Bien entendu les mêmes qui défendent les « statistiques ethniques » défendent aussi la « discrimination positive » qui a la prétention de lutter contre les discriminations en les renforçant. En réalité Zemmour a eu la sottise de révéler publiquement que les « statistiques ethniques » n’ont jamais eu d’autre but que de stigmatiser les descendants d’esclaves et d’indigènes pour flatter une partie, heureusement infime, de la population française, nostalgique de l’occupation nazie. Ce type de calcul politique doit être banni à jamais et ceux qui ont pensé y avoir recours s’apercevront bien assez tôt qu’ils n’arriveront à rien de bon en persévérant dans ce chemin.

samedi 3 avril 2010

Dix milliards pour Haïti ?

Les «pays donateurs» font des gorges chaudes d’une récente promesse de verser dix milliards à la République d’Haïti. À première vue, les naïfs comme moi ne pourraient que se réjouir. Dès le lendemain des événements, j’estimais en effet que, pour déblayer les décombres et reloger le million de réfugiés, il faudrait à peu près cette somme : environ 30 000 dollars par famille. En ajoutant l’équivalent pour améliorer le fonctionnement des services publics, on arrive à peu près aux 21 milliards de dollars qui ont été versés à la France à partir de 1825 pour l’indemniser des esclaves perdus. Mais pour se réjouir, je l’ai dit, il faut être naïf. D’abord parce qu’il ne s’agit que de promesses. On sait qu’elles n’engagent que ceux qui les reçoivent. Si la moitié des sommes promises doit être versée dans les dix-huit prochains mois, pas de calendrier pour le reste. On parle des prochaines années. Cela peut être dans cent ans. En outre, rien n’est prévu pour reloger les sans-abri, hormis des tentes. Pour résumer : les réfugiés recevront peut être de quoi s’abriter de la pluie d’ici deux ans ! En outre les « pays donateurs », sans avoir rien versé, organisent déjà la tutelle de fait d’Haïti sous prétexte d‘exercer un contrôle sur les sommes promises. Les États-Unis maintiennent plus de trois mille soldats pour occuper le pays outre une commission co-présidée par le président Bush, responsable du coup d’État de 2004. La France, quant à elle, n’a pas été très généreuse : deux ou trois cent millions de dollars promis, notamment pour reconstruire le palais national et numériser les archives. Ah, les archives ! En 1804, déjà, les Français vaincus avaient voulu les embarquer. Christophe ne les y avait pas laissé faire. On se doute que dans ces archives, non triées et inexploitées pour la plupart, il y a la trace des exactions commises pendant la période coloniale et le début de génocide en 1802-1803. Quand on voit la réaction de prétendus historiens à mon livre Le crime de Napoléon, on peut craindre que ces archives soient justement « archivées » par un pays qui ne veut pas reconnaître la part de l’histoire qui le dérange.