On se doute que je ne suis pas déplacé en Guadeloupe pour bronzer. De retour sur le terrain, j’ai eu le plaisir de me rappeler pourquoi les racistes me vouent une telle haine. J’aurais dû comprendre plus tôt que le 3 juillet 1974, le jour où un Guadeloupéen (d’origine) est enfin entré à l’École normale, était évidemment pour eux (les racistes) un jour de deuil. Mais quel plaisir de croiser les gens pour la dignité desquels je me bats. Il me semble, d’après les réflexions des plus jeunes qui me saluent, que ce combat a du sens et que ce sens est bien compris. En fait, mon travail ne consiste qu'à servir de contrepoids à ceux qui tirent l’outre-mer vers le bas pour mieux l’exploiter ou pour mieux permettre à leurs maîtres de l’exploiter. Nous les connaissons bien. Ici, en Guadeloupe, le malaise est partout perceptible. Le racisme ? Un tabou dont il n’est sans doute pas prudent de parler sur cette île. Sur les affiches des publicités, ceux qui représentent l’ « identité guadeloupéenne » sont toujours très clairs de peau. Les Békés, les « Syriens » (pour les non initiés : commerçants d’origine syro-libanaise), les élus, les « expats », ceux qui voyagent dans les classes supérieures d’Air France aux frais de la République, vont très bien. RAS. Les autres, les « noirs », la plèbe, le lumpen, n’ont pas l’air d’exister. Un euro le yaourt ? Les plus pauvres - c'est à dire à peu près tout le monde - se nourrissent de patates, de racines au chlordécone. Ils deviennent obèses à force d'avaler ce qu'ils peuvent et s’efforcent de croire qu’ils sont des Français à part entière. Ils sont calmes. Pour l’instant. Vingt cinq à trente pour cent de chômeurs. Six exportations pour cent importations de métropole. Tout va bien. Merci Paris. Pour résumer : malgré les luttes menées l’an passé, les gendarmes, les préfets et les magistrats sont toujours métropolitains, les hôpitaux psychiatriques certainement bien remplis et la vie toujours aussi chère. Une fois et demie à deux fois plus chère qu’en métropole, d’après mes vérifications ! Comment les gens d’ici peuvent-ils arriver à se nourrir ? Mystère et bouche cousue. Il n’y a que le rhum qui soit meilleur marché, ce qui est une incitation, pour ceux qui se posent trop de questions, à trouver, sinon des réponses, du moins une échappatoire. Ici, sous l’un des volcans les plus dangereux du monde, en pleine zone de risque sismique maximum, avec la dengue en prime (400 cas par semaine dans l’indifférence complète de la métropole), en attendant que ça pète (car si ça continue, c'est inévitable) la culture, c’est le luxe. Et le luxe, forcément, c’est cher. Un livre vendu à 19,90 euros à Paris – le mien par exemple - arrive en Guadeloupe avec un retard d’une semaine à un mois, augmenté de 3 euros qui représentent, paraît-il, le prix du transport. Une contradiction flagrante au principe du prix du livre unique imposé par la loi Lang. Et tout est comme ça. Il me semble que la moindre des choses serait que, pour les ouvrages ayant une valeur culturelle, et en particulier un intérêt pour le département d’outre mer concerné, l’État prenne au moins en charge le coût de ce transport de sorte que le principe du prix unique du livre et celui de la continuité territoriale soient respectés. N’est-ce pas Monsieur le ministre de la Culture ? Votre dernier voyage en Guadeloupe remonte à quand, au fait ? Le secteur du livre est très menacé en Guadeloupe comme dans tous les DOM. Je ne m’explique toujours pas que les radios nationales France Culture et France Musique ne soient pas diffusées en Guadeloupe, ce qui ne peut être un hasard. Sans doute, l’État et Radio France considèrent-ils que les Français d’outre mer son trop arriérés pour mériter de capter des radios dites « culturelles ». À moins que l’on craigne que les Guadeloupéens s'aperçoivent qu'on les méprise à Paris dans les sphères du pouvoir économique, politique et culturel; qu’un Finkielkraut dispose d’une tribune sur France Culture tandis que les Antillo-Guyanais (je ne parle pas des imbéciles dont le métier est de se prosterner devant le maître) y sont généralement traités comme des étrangers dérangeants et problématiques. En ce qui me concerne, non seulement, je n’y dispose pas de tribune, mais en dix ans, je crois n’avoir été invité qu’une seule fois sur France Culture. On y a cependant plus d’une fois cité mon nom pour m’insulter, en particulier au moment de la sortie du Crime de Napoléon. Ici pas de journaux, sauf France Antilles et les innombrables publications hippiques. Et Internet – pour celui qui ne fait que passer - c’est quand on peut. Le haut débit est plutôt moyen. La télévision reste allumée toute la journée. On y voit des séries lamentables achetées à bas prix où des héros et des héroïnes à la peau claire totalement décérébrés évoquent leur misère affective. Pour les mères, un seul espoir : avoir un enfant sportif. Le football. Normal, avec la sélection naturelle de l’esclavage, seuls les plus costauds ont survécu. Les plus révoltés, eux, sont passés à la casserole. Malgré tout, Guadeloupéens, on compte sur vous pour que ça change. En douceur, je l’espère.