le Blog de Claude Ribbe

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lundi 8 février 2010

Le président de la République française, M. Nicolas Sarkozy, avant de fouler le sol d’Haïti, doit avoir rendu justice au général Alexandre Dumas !

Le président de la République française s’apprête à se rendre en Haïti, à la suite du cataclysme qui a frappé ce pays, faisant plus de deux cent mille morts. C’est la première fois qu’un chef d’État entreprendra une telle visite qui est lourde de sens quand on sait le rôle peu glorieux que la France a joué dans cette île depuis le traité de Ryswick en 1697. La France a martyrisé HaÏti pendant quatre siècles. La compassion un peu forcée affichée aujourd’hui ne saurait le faire oublier.

1. La traite, tout d’abord.

Un million d’hommes, de femmes et d’enfants, ont été déportés d’Afrique en Haïti par la France, entre 1697 et 1791, laissant au cours des opérations de traite cinq millions de victimes en Afrique.

2. L’esclavage ensuite.

Ces déportés ont été exploités en Haïti dans des conditions qui furent les plus dures de toute l’histoire de l’esclavage aux Amériques. L’espérance de vie d’un esclave déporté par la France en Haïti n’était que de quelques années. Heureusement les esclaves se révoltèrent et devinrent citoyens français en 1794. Avant l’abolition, ils faisaient vivre un Français sur huit et assuraient l’équilibre du commerce extérieur de ce pays. Les richesses procurées aux Français par le travail criminellement infligé aux esclaves se chiffrerait en dizaines de milliards d’euros. Ce préjudice n’a jamais été réparé, ni seulement regretté.

3. Les crimes contre l’humanité de 1802-1803.

En 1802 et 1803. La France, bafouant les acquis de la Révolution, a tenté de rétablir l’esclavage en Haïti. Devant l’impossibilité de ce rétablissement, un génocide a été tenté avec des moyens qui rappellent parfois les heures les plus sombres du XXe siècle. La guerre civile et les exactions commises par la France pendant la période 1802-1803 ont causé autant de victimes parmi les Haïtiens que le tremblement de terre de 2010.

4. L’extorsion frauduleuse d’une indemnité aux Haïtiens en 1825.

Sous la menace d’une reconquête, la France a exigé d’Haïti, le pays qui l’avait vaincue, le paiement d’une ignoble indemnité de 150 millions de francs or, ultérieurement réduite à 90 millions. C’était le prix des esclaves perdus. Au lieu de les indemniser pour le mal qu’on leur avait fait, on leur a fait payer, à eux et à leurs descendants, le prix d’une liberté qui n’a jamais appartenu à la France. Au paiement du principal, est venu s’ajouter le paiement de nombreux emprunts consentis par des banques françaises. Malgré l’établissement de la République et la proscription générale de l’esclavage, les Haïtiens ont continué à payer aux Français leur dette jusqu’au beau milieu du XXe siècle. En 2004, le gouvernement haïtien estimait le préjudice à 21 milliards de dollars.

5. L’hébergement du dictateur Duvalier.

La France héberge depuis 1986 le dictateur Jean-Claude Duvalier, alias baby Doc, accusé de violation des droits de l’homme et de vol de sommes appartenant aux Haïtiens. Le statut dont il bénéficie a été refusé à des centaines de milliers d’Haïtiens, expulsés du territoire français.

6. La participation au coup d’État du 29 février 2004.

La France, au mépris de la constitution haïtienne et des élections régulières qui s’étaient déroulées, a participé, d’une manière aujourd’hui indiscutable, à un coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide, qui était le premier président légitimement élu de l’histoire d’Haïti. Elle a également participé à son enlèvement et à sa séquestration dans un pays qui était notoirement, à l’époque, sous le contrôle de la France, la république centrafricaine. Elle a en outre organisé une campagne de diffamation à son encontre, notamment par le biais du ministère des Affaires étrangères.

7. La réglementation particulière imposé aux Haïtiens à l’entrée des départements d’outre-mer français.

Alors que la France se gargarise de grands principes et de « continuité territoriale », le visa d’entrée en France pour un Haïtien n’est valable ni en Guadeloupe ni en Martinique, ni en Guyane. Un second visa doit être accordé par le préfet de ces départements, qui agit dès lors comme pouvait agir le gouverneur d’une colonie au temps de l’esclavage. Ces mesures résultent de la hantise de la France esclavagiste de voir ses colonies contaminées par le virus de la liberté dont le germe s’était développé en Haïti.

8. La symbolique vexatoire.

La France a donné à l’aéroport de Cayenne en Guyane le nom de Rochambeau, le général qui tenta d’exterminer les Haïtiens en les gazant au souffre et en les livrant ç des chiens dressés à dévorer les « nègres ».

9. La volonté constante d’empêcher Haïti de se développer.

La politique de la France à l’égard d’Haïti depuis 1802 est de s'en servir comme d’un épouvantail pour les Français d’outre mer qui songeraient à l’indépendance. De ce fait, la prétendue « coopération » n’a toujours été qu’un mélange de saupoudrages, de mesures factices, et d’actions de déstabilisation. On notera que les Français descendants d’esclaves sont systématiquement écartés depuis 1802 de toutes responsabilités liées à la politique française à l’égard d’Haïti.

Même si la France n’est pas le seul pays à avoir martyrisé Haïti et à se comporter avec une telle violence, ces faits constituent un lourd passif et donnent à la visite du président de la République française un caractère éminemment historique et solennel qui n’échappera à aucun observateur, en France, comme à l’étranger.

Il appartient aujourd’hui à la France de changer de cap et de rompre avec quatre siècles d’agissements honteux.

Sans attendre qu’Haïti soit frappée par une catastrophe qui n’est qu’un malheur naturel venant s’ajouter à la cruauté des nations réputées civilisées, l’association des amis du général Dumas a présenté au président de la République française une demande symbolique.

Le général d’armée haïtien-français Alexandre Dumas, père du célèbre écrivain, fut la victime collatérale de la politique menée par la France contre Haïti. Né esclave, donc victime de ce qui est aujourd’hui reconnu comme un crime contre l’humanité, il fut en 1802 également victime d’un fléau qui continue de ravager la France non seulement dans sa relation avec certains pays tels qu’Haïti, mais aussi dans la relation de ses gouvernements avec certains Français, descendants d’esclaves ou d’indigènes. Ce fléau a pour nom le racisme. Le général Alexandre Dumas est le plus grand héros de la Révolution française. Mais sa couleur de peau l’a privé de tous honneurs auxquels sa bravoure et son dévouement à la nation lui donnaient droit. Il est le seul général de l’histoire de France depuis 1802 auquel on ait refusé la Légion d’honneur. Bien plus, le gouvernement français, pour une raison qui ne peut s’expliquer autrement que par le racisme, est allé jusqu’à refuser, en 2006, d’inscrire le bicentenaire de sa mort sur la liste des commémorations nationales officielles.

Le général Dumas avait reçu un sabre d’honneur lors de la prise d’Alexandrie en juillet 1798. La remise de ce sabre est attestée, de manière incontestable, par un document autographe, tracé de la main du général Dumas et conservé au musée Dumas de Villers-Cotterêts. La remise de ce sabre d’honneur par Bonaparte faisait du général Dumas un membre de droit de l’ordre de la Légion d’Honneur. Un second document, daté de 1804, et signé de la main du maréchal Murat, également conservé au musée de Villers-Cotterêts, établit que le général Dumas a accompli la démarche pour que ce droit lui soit au moins reconnu. Même le maréchal Murat, beau-frère de Napoléon, dès 1804, soutenait publiquement le général Dumas, dans cette démarche légitime.

Pourtant une certaine France, depuis 1802, refuse, par racisme, d’accorder au général Dumas ce qu’il demandait. C’est la même France qui, par racisme, s’attache aujourd’hui à salir la mémoire de son fils, en lui contestant jusqu’à sa qualité d’auteur, en lui contestant jusqu’à la couleur de sa peau.

L’admission à titre posthume du général Dumas dans l’ordre national de la Légion d’honneur a été refusée par Jacques Chirac en 2002. C’est le même Jacques Chirac qui, assisté de Dominique de Villepin, a refusé que le bicentenaire du général Dumas soit commémoré en 2006. Ces deux hommes, il est vrai, venaient de soutenir un coup d’État en Haïti.

L’association des amis du général Dumas a réintroduit la demande d’admission de cet officier dans l’ordre national de la Légion d’honneur auprès du nouveau président, M. Nicolas Sarkozy, appuyée par une pétition signée par plus de 2000 personnes de par le monde, dont de très nombreux Haïtiens. Pour l’instant, il n’a pas été donné satisfaction à cette demande, sans qu’elle soit pour autant rejetée. Rien n’indique que jusqu’à présent ce dossier ait été prioritaire pour M. Nicolas Sarkozy. Mais le voyage qu’il a décidé change la donne.

Le fait, en effet, pour le président de la République, de se rendre en Haïti, sans se prononcer au préalable, de manière claire et solennelle sur cette demande, qui se trouve du reste soutenue par M. René Préval, actuel président de la République d’Haïti, serait le signe que l'attitude du président Sarkozy envers Haïti reste dans la continuité des exactions négrophobes plus haut évoquées. Il appartiendrait, dans ce cas, à tous les Haïtiens et aux Français de métropole et d’outre-mer victimes de discriminations d’en prendre immédiatement acte. Car que pourrait-on espérer d’un président de la République qui promettrait la justice pour les Français d’aujourd’hui et se refuserait, quelles que soient les raisons invoquées, à réparer, sans que cela coûte un centime à la République, une injustice vieille de plus de deux cents ans ? Un président de la République qui promettrait de promouvoir la « diversité», mais qui refuserait d’honorer le plus illustre des héros de cette « diversité ». Un président de la République, en outre, qui ne tiendrait pas sa parole, puisqu’il s’est engagé dès le 8 février 2008, les yeux dans les yeux, à « faire le nécessaire pour le général Dumas » ?

C’est pourquoi je vous demande aujourd’hui de soutenir publiquement cette démarche symbolique et légitime, non seulement vis-à-vis d’Haïti, mais de tous les Français discriminés, en signant la pétition pour que le général Dumas soit rétabli dans ses prérogatives et en intervenant dans ce sens auprès du Président de la République française avant qu’il ne se rende en HaÏti le 17 février 2010.

http://www.claude-ribbe.com/index.php?option=com_petitions&view=petition&id=47&Itemid=74

dimanche 7 février 2010

"L’autre Dumas", de Safy Nebbou, avec Depardieu : un film français nul et ouvertement négrophobe.

Personne n’a pu échapper à la promotion extrêmement agressive entreprise pour le film L’Autre Dumas dont le propos est de ternir la réputation du romancier Alexandre Dumas, afro-descendant, fils d’esclave haïtien, de le ridiculiser en le faisant représenter par Gégé Depardieu le « Gaulois », et de provoquer tous les descendants d’esclaves ou d’indigènes de France par une offensive raciste tous azimuts destinée à assurer, par la polémique, la promotion du film.

Caricature par Cham : Dumas ressemble-t-il à Depardieu ?

Le père d’Alexandre Dumas, le romancier, s’appelait également Alexandre Dumas. Il était né esclave en Haïti. C’est le plus grand héros de la Révolution française. Au moment du rétablissement de l’esclavage, Napoléon, par racisme, l’a chassé de l’armée. Depuis 1802, la France refuse de l’admettre dans l’ordre national de la Légion d’honneur. Alexandre Dumas le romancier, fils du précédent, avait trois ans et demi à la mort de son père. La haine négrophobe de Napoléon poursuivit la famille. La mère, privée de pension, alors qu’elle était veuve d’un général d’armée, dut supplier pour obtenir un modeste bureau de tabac à Villers-Cotterêts. On lui reprochait de s'être "prostituée" avec un "noir" et qui plus est, un Haïtien. Le fils n’eut aucune bourse pour faire ses études. Malgré cela, et avec l'aide des amis de son père, il monta à Paris et obtint, grâce à son seul talent, le succès que l’on sait. Aujourd’hui, on dirait de Dumas que c’est un écrivain « noir ». Au XIXe siècle, on ne manquait pas de lui rappeler ses origines, mais jamais en face, car Dumas avait hérité de la stature de colosse de son père et de son habileté aux armes. Un dessinateur, Cham (descendant du comte de Noë, le propriétaire de Toussaint-Louverture) le persécuta à coup de caricatures toutes plus racistes les unes que les autres. Quand Dumas quittait un salon, certains ouvraient les fenêtres au motif que « ça puait le nègre ». Dumas publiait énormément, surtout des feuilletons, et vivait de sa plume. Comme il dépensait beaucoup, étant très généreux, il fut obligé d’engager de nombreux collaborateurs qui accomplissaient les recherches historiques qu’il n’avait le temps de faire et traçaient souvent le canevas de ses œuvres. A partir de cela, Dumas se mettait au travail et mettait sa touche de génie, fort aisément reconnaissable. Dumas ne quittait guère sa table de travail, d’où son embonpoint final, comme tous les forcenés de l’écriture (Balzac, George Sand).

Tant qu’on faisait passer Dumas, qui est l’auteur français le plus lu à l’étranger, pour un « caucasien », il n’y eut pas de problème. Je brisai l’omerta en osant écrire que son père était né esclave. Alexandre Dumas, le dragon de la Reine (épuisé) était la seule biographie publiée en France depuis la mort du général (mis à part celle d’Ernest d’Hauterive, époux de l’arrière petite-fille du général, qui était parue en 1897). J'ai récidivé avec Le Diable noir (publié chez Alphée en 2008 et que j'ai moi-même adapté en documentaire de 52', préacheté mais non encore diffusé par France 2, avec Stany Coppet dans le rôle du général Dumas). En 2002, Valérie Terranova, conseillère de Jacques Chirac (et mêlée ensuite au coup d’État contre Haïti) décida (sur les recommandations d’un de ses amis) d’annoncer l’entrée au Panthéon d’Alexandre Dumas pour faire un « coup » avant les élections de 2002. La date de la cérémonie, très contestée à Villers-Cotterêts (où reposait Dumas), fut fixée au 30 novembre 2002. Le président du Sénat, Poncelet, m'invita, à cette occasion, à prendre la parole publiquement pour rendre hommage au général Dumas, dont je rappelai qu’il était arrivé en France sans-papiers, ce qui sema la panique à l’Élysée (dont Dominique de Villepin, entouré d’un cabinet qui n'était noir qu'à cause de ses méthodes, était alors le secrétaire général).

Un auteur, Bernard Fillaire, avait publié de son côté un livre, Alexandre Dumas et associés. Le but de cet ouvrage était fort malsain. Il s’agissait de faire savoir qu’Alexandre Dumas ne méritait pas les honneurs qu’on lui rendait enfin, parce qu’il n’aurait pas écrit ses livres lui même. En fait, Bernard Fillaire n’avait pas inventé grand-chose. Il ne faisait que mettre au goût du jour un pamphlet publié en 1845 par Eugène de Mirecourt sous le titre Dumas et Cie, fabrique de romans. Avant de laisser tomber la copie et de parler de l’original, notons au passage que c’est Bernard Fillaire qui a écrit le «livre» destiné à faire la promotion de Lilian Thuram, fort inspiré, paraît-il, du travail de divers auteurs non cités. Drôle de choix, Lilian : tu ferais bien de te méfier de tes "conseillers en communication" qui ne songent qu'à t'"essorer", mais te desserviront, à la longue. Le pamphlet de Mirecourt était ouvertement négrophobe et d’une violence telle que Dumas dut se résoudre à déposer plainte. Il obtint la condamnation de Mirecourt le 16 mai 1845 à une amende, assortie de 15 jours de prison pour diffamation. L’aggravation pour cause de racisme n’existait évidemment pas à l’époque (l'esclavage étant toujours en vigueur dans les colonies). Dommage. Qu’on en juge plutôt : « Grattez l’écorce de M. Dumas et vous trouverez le sauvage… Les joujoux le séduisent, les fanfreluches lui tournent le cerveau : Nègre ! » Quel rapport entre le livre raciste de Mirecourt et L’Autre Dumas de Nebbou ? C’est la même entreprise. Les négrophobes se sont engagés dans la brèche ouverte par Bernard Fillaire (continuateur de Mirecourt) et ont pu œuvrer avec le soutien de l’appareil raciste d’État mis à contribution pour préparer l’attaque contre Haïti et l’enterrement de la loi Taubira. Au moment où Pétré-Grenouilleau, grâce à Villepin, à Régis Debray et à Chirac, surgissait du néant où il est depuis retombé, une pièce de théâtre particulièrement nulle était, comme par hasard, écrite et montée pour vilipender Dumas et y faire la promotion d'un inconnu insignifiant, mais blanc de peau, donc providentiel : Auguste Maquet. Maquet fut au nombre des collaborateurs du romancier : un raté complet, obscur professeur d’histoire. Encouragé par le pamphlet de Mirecourt, auquel il n’était pas étranger, il profita de l’attaque diffamatoire contre Dumas pour l’accabler à son tour de procès, revendiquant une place de co-auteur et, bien sur, des droits en conséquence. Maquet mourut fort riche. Dumas dans la misère.

L’idée a dès lors été soufflée à un réalisateur, Safy Nebbou, de faire, à partir de ce navet glorifiant le nain jaloux Maquet, un film ouvertement négrophobe : on « réhabiliterait » Maquet, le génie méconnu qui deviendrait le "nègre", l'"esclave", exploité par un salaud d'imposteur incapable d'écrire une ligne, et Dumas deviendrait l'imbécile, l'analphabète, le négrier. La victime deviendrait bourreau, selon les bonnes vieilles méthodes de la propagande coloniale. Puisque les Français commençaient à être informés sur les origines d’Alexandre Dumas et qu’ils n’en étaient que plus admiratifs, il devenait urgent de le salir. On ferait à Dumas ce qu'on a fait à Aristide : deux Haïtiens dérangeants.

Comme on peut s’en douter, Nebbou n’a pas eu de mal à trouver un producteur et à rassembler 11 millions d’euros sur ce projet ignoble.

Au moins Nebbou, et c’est tout son « mérite », n’y est pas allé par quatre chemins. On aurait pu imaginer un film sur les rapports entre Dumas et Maquet, faisant au moins la part des choses. Non, là c’est un film contre Dumas et à la seule gloire de Maquet. Le Point, l’hebdomadaire que M. Pinault s’est offert avec l’argent des arbres « exotiques » abattus dans les vieilles forêts d’Afrique, l’hebdomadaire où l’on encense, quand il le faut, les Pétré Grenouilleau et Pap Ndiaye, ne s’y est pas trompé en titrant : «Maquet, l’esclave de Dumas». Beaucoup de journalistes ont éprouvé un frisson de jouissance à faire des jeux de mots sur le terme «nègre».

Mais Nebbou est allé plus loin encore. Quitte à nier la négritude de Dumas pour la reporter sur Maquet, il a choisi pour incarner Dumas le plus « gaulois » des acteurs qu’il pouvait trouver : Gérard Depardieu, ou si l’on préfère, Obélix. Je n’ai rien contre Depardieu, qui est un très grand acteur. Je l’ai vu débuter et remarqué dans La Chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke en 1970 alors qu’il était absolument inconnu. Pour les mêmes raisons que Dumas, sans doute, (l’argent), Depardieu a participé à des films qui étaient indignes de son talent. Celui-ci est vraiment en tête de liste de ses navets alimentaires. Mais c’est en plus un film abject. Ni Depardieu, ni Poolevorde, certainement, n’ont compris dans quelle entreprise on les avait embarqués. D’après les rumeurs, Poolevorde aurait toutefois rué dans les brancards durant le tournage, et c’est tout à son honneur.

Au moment où les descendants d’Africains de France se battent pour obtenir un peu de respect et la reconnaissance de leurs héros bafoués, était-il convenable de confier le rôle de Dumas, dont la grand-mère était une esclave noire de peau, au blondinet Depardieu, affublé d’une perruque frisée grotesque ? Confierait-on le rôle de Molière à mon ami Alex Descas, le plus grand acteur français de sa génération ? Les acteurs d’origine africaine ou antillo-guyanaise sont tous mes amis et je voudrais leur rendre ici hommage. Ils ont du talent et ils souffrent parce qu’on ne refuse de les employer (et ce n'est certainement pas l'agence de promotion pour la culture de l'outre-mer - le bureau des bals boudins et du zouk - que Frédéric Mitterrand s'apprêterait à confier Patrick Karam, l'agent de Villepin et des békés, le coordinateur officiel du misérabilisme antillais, chargé de la persécution judiciaire, aux frais de l'Etat, des détracteurs de ce même misérabilisme, qui va améliorer leur sort). Ce refus est particulièrement marqué quand il s’agit de la télévision publique qui, du reste, a financé L’Autre Dumas, comme elle avait financé un navet à la gloire de Napoléon passant le rétablissement de l'esclavage sous silence (un point de détail, sans doute).

Ce qu’a fait Safy Nebbou est une véritable insulte pour les acteurs issus de la diversité. Je sais les difficultés qu’ils éprouvent au quotidien pour vivre de leur talent. J’ai été moi-même élève, dans ma première jeunesse, d’un cours d’art dramatique dont le professeur s’était d’emblée adressé à moi pour me dire : « Oh vous, c’est sûr qu’on aura du mal à vous trouver des rôles dans le répertoire ! » J’ai immédiatement quitté le cours et, plus tard, je me suis mis à la tâche pour qu’un jour, il y ait des rôles pour tout le monde.

Ce qui est grave, c’est que si L’Autre Dumas est un succès, on n’hésitera pas à s’emparer des héros de la diversité pour les faire jouer systématiquement par des acteurs « blancs» plus ou moins grimés comme ce fut le cas aux débuts du cinéma hollywoodien.

L’attaque de Nebbou contre Dumas est d’autant plus monstrueuse que l’on avait toujours refusé en France de faire un film sur cet auteur, pour ne pas avoir à évoquer ses origines.

Personne ne sera surpris de la promotion gratuitement consentie à ce film. Michel Drucker s’indigne, paraît-il, que Dumas n’ait pas écrit lui-même ses livres. Dumas a écrit ses livres. Mais je conseille à tous ceux qui n’ont pas écrit les leurs un peu de décence, si ce n’est de prudence. L’édition est un petit milieu. Imaginons que tous les Maquet d’aujourd’hui révèlent au grand public le nom des ouvrages auxquels les auteurs n’ont apporté que leur nom sur la couverture ou un brouillon impubliable. Beaucoup de journalistes de télévision, certainement, y perdraient de leur crédit et peut-être même leur place. Ne parlons même pas des hommes politiques.

J’ai publié ce printemps (en tant que directeur de collection d’une maison d’édition) et longuement préfacé La Vendée et Madame, un livre que Dumas avait écrit en 1833 pour le général Dermoncourt, compagnon de son père. J’avais rétabli la vérité. Un journaliste du Figaro Magazine qui, pourtant, avait accepté de boire et de manger son saoul dans un de ces restaurants dont les nègres sont cachés dans les cuisines (le journaliste était invité, selon l’habitude de beaucoup de journalistes, par l’attaché de presse, aux frais de la maison d’édition). Un journaliste, donc, du Figaro Magazine, s’était déchaîné sur deux pages, avec une âpreté singulière, pour dire que ce n’était pas Dumas qui avait pas écrit La Vendée et Madame, mais bien le général Dermoncourt. C’est parfaitement absurde car tout le monde sait que Dumas est bien l’auteur de ce livre et que la moindre des choses, en le rééditant, était de le mettre au crédit de son véritable auteur. Mais pour ce journaliste, cette réhabilitation, que j’avais entreprise, allait à l’encontre du film de Nebbou, alors en tournage et dont il participait certainement déjà à l’entreprise de promotion. Il faut imaginer, en effet, la part de budget de L'Autre Dumas qui a pu être consacrée à régaler les journalistes, qui cette fois semblent avoir au moins la reconnaissance du ventre. Dumas, étant un nègre, était incapable d’écrire. Donc il ne pouvait avoir écrit pour un autre. Cette thèse développée dans Le Figaro Magazine était en fait empruntée au livre de Mirecourt condamné par la justice où, de la même manière, dès 1845, on niait que Dumas ait été capable d’écrire le livre du général Dermoncourt.

De plus, le fait que ce soit moi qui écrive sur Dumas était parfaitement inacceptable. Je fus traité de « gentleman mystificateur ». Et Le Figaro Magazine titra : Inédit de Dumas : un faux !

L’Autre Dumas sort le 10 février, trois semaines après le cataclysme qui a fait plus de 200 000 morts au pays d’Alexandre Dumas, une semaine avant que le Président de la République ne se rende en Haïti. Voilà qui montre bien l’opinion qu’une certaine France peut avoir des Haïtiens et plus généralement des descendants d’esclaves, dont Dumas est l’un des plus illustres.

Comment réagir ?

1°/ En n’allant pas voir L’Autre Dumas et en appelant à le boycotter parce que ce film est tout simplement une incitation insidieuse à la haine raciale.

2°/ En signant et en faisant signer la pétition pour qu’un hommage soit enfin rendu au père de la victime de ce film, le général Alexandre Dumas. Ainsi, la promotion raciste qui va être mise en œuvre pendant toute la semaine bénéficiera au moins à une entreprise qui ne l’est pas.

http://www.claude-ribbe.com/index.php?option=com_petitions&view=petition&id=47&Itemid=74

PS. Je conseille à ceux qui veulent s'informer sur la question de lire Le Diable noir, la biographie que j'ai consacrée au général Alexandre Dumas (et en partie à son fils aussi). "Le Diable noir", Editions Alphée, 2008, ISBN-10: 2753803269 ISBN-13: 978-2753803268. Je les informe par ailleurs qu'un film de long métrage, dont je suis le réalisateur, consacré au général Dumas, est actuellement en production. Ce n'est pas Gégé Depardieu qui y jouera le rôle du général Dumas, ce qui aura au moins l'avantage d'alléger considérablement le budget.

samedi 6 février 2010

Le racisme, absent du débat politique français

Le racisme est un véritable fléau en France, mais certainement une aubaine pour les politiciens puisque cette question est absolument évacuée du débat politique. Pour le Front national, cela peut se comprendre, puisque le fondement même de ce parti est de collecter les voix de ceux qui assument leur racisme, plus ou moins confondu avec la xénophobie, d'ailleurs, avec la complicité évidente de certains journalistes, y compris dans la presse dite de gauche.

Pour l’UMP, soucieuse de prendre des voix au Front national, la tentation non seulement de ne pas combattre le racisme, mais de l’attiser de manière plus ou moins subliminale, est un danger permanent dont la direction de ce parti, c’est le moins que l’on puisse dire, ne donne pas l’impression de se soucier outre mesure. Depuis bientôt trois ans, je n’ai jamais entendu un seul membre du gouvernement faire la moindre déclaration dénonçant le racisme, a fortiori prendre la moindre mesure, même symbolique. Quant à la prétendue volonté d’ouvrir à la «diversité», pourtant affirmée par le président de la République, elle est souvent le prétexte à de véritables provocations. Encore faudrait-il savoir ce que signifie exactement le terme de «diversité», apparu depuis quelques années, et utilisé à tort et à travers sans être jamais défini, ce qui est le signe qu'on cherche à enfumer les esprits au lieu de les éclairer.

Pour les socialistes, l’existence du Front national, qui est une trouvaille de Mitterrand pour affaiblir la droite, n’est évidemment pas dérangeante, puisque d’une part l’électorat ouvertement raciste prend des voix à l’UMP, donc affaiblit l’adversaire, et que d’autre part l’électorat victime du racisme vote traditionnellement, et sans même réfléchir, pour le PS. Le Parti socialiste n’a donc pas plus intérêt que l’UMP à lutter contre le racisme. Tant que Georges Frêche se contentait d’être raciste, le Parti socialiste n’a jamais fait aucun effort pour le combattre et Ségolène Royal s’en est fort bien accommodée comme chef d’un de ses comités de soutien, y compris après son semblant d'éviction du parti socialiste. Lorsque le raciste s’avère être aussi un antisémite, ce qui est une évidence, car un raciste est forcément un antisémite et inversement, là on réagit. De même que François Fillon, pour faire bonne figure au dîner du CRIF, nomme un préfet chargé de la lutte contre l’antisémitisme mais oublie d’en nommer un chargé de la lutte contre le racisme. Tout le monde sait, et surtout ceux qui ont siégé comme moi à la CNCDH, chargée de mesurer l’évolution du racisme et de l'antisémitisme en France, que les discriminations fondée sur le racisme, visant majoritairement les personnes descendantes d’esclaves ou d’indigènes, sont sans commune mesure avec les celles fondées sur l’antisémitisme (ce qui ne veut pas dire que l’antisémitisme n’existe pas). Les chiffres sont publiés et chacun peut en prendre connaissance. Le Modem, qui aurait pu permettre de développer une autre politique au moment de l’élection présidentielle, a perdu tout crédibilité du fait de l’opportunisme de ses deux dirigeants dont la seule doctrine, le seul objectif, est leur réussite personnelle. J’ai eu à souffrir du racisme propre à ce parti, réduit aujourd’hui au rôle de supplétif du PS, et heureusement condamné à disparaître dans les mois à venir. Je n’ai pas entendu les Verts faire savoir que la lutte contre le racisme était une de leurs priorités, ni le démontrer par des choix significatifs dans les investitures des régionales. L’extrême gauche ne me paraît pas plus lisible que les Verts sur ce point.

Si l'on veut illustrer ce qui vient d'être dit d'une manière frappante, il suffit d'imaginer une "photo de classe" rassemblant les dirigeants de tous les partis politiques français, de l'extrême droite la plus dure à l'extrême gauche la plus radicale. C'est extrêmement édifiant.

L’indifférence ou la complaisance, du personnel politique français par rapport au racisme est un mauvais calcul à moyen terme, car l’émergence d’un nouveau parti principalement centré sur cette question, à dessein évacuée du débat politique français par un personnel politique ouvertement ou implicitement raciste, pourrait bien être la grande surprise de 2012.

vendredi 5 février 2010

M. le Président, et la Légion d’honneur du général Alexandre Dumas ?

Le président de la République se rendra en Haïti le 17 février 2010. Ce sera le premier chef d’État français à accomplir ce voyage, que j’ai longtemps appelé de mes vœux et qui aura été décidé à cause d’un cataclysme sans précédent. Il aura fallu plus de 200 000 morts pour briser 200 ans de formidable indifférence. La France a un très lourd passif en Haïti. Elle a déporté dans ce pays et mis en esclavage, dans les conditions les plus ignobles, 1 million d’Africains qui finirent par se révolter et imposer l’abolition de l’esclavage que les révolutionnaires français avaient refusée jusqu’en 1794. En 1802, devant l’impossibilité de rétablir l’esclavage, la France a tenté d’exterminer la population haïtienne au dessus de douze ans. Elle a exigé ensuite, bien que vaincue, une indemnité évaluée par les Haïtiens à 21 milliards de dollars. Ils ont mis plus d’un siècle à payer. La France a participé enfin, en 2004, à l’enlèvement d’un président démocratiquement élu. Elle héberge, depuis 24 ans, un tyran connu sous le pseudonyme de Baby Doc, alors que tant d’Haïtiens ont été expulsés de France. Alors, que dira Nicolas Sarkozy aux Haïtiens en débarquant chez eux ? Il ne leur parlera sans doute pas du « rôle positif » de la colonisation. Il ne leur dira pas non plus qu’ils ne sont pas encore entrés dans l’histoire. Je doute également qu’il vienne leur donner des leçons sur les droits de l’homme quand on sait que la déclaration des droits de l’homme de 1789, qui ne concernait pas les esclaves des colonies, n’a été rendue universelle que par la révolte de ces mêmes esclaves. Il ne leur dira pas non plus, comme le fit Jacques Chirac en mars 2000 à la Guadeloupe, qu’ «Haïti n’a jamais été, à proprement parler une colonie française». Et comment le président de la République française, en arrivant à Port-au-Prince, expliquerait-t-il au président Préval que la France refuse au général franco-haïtien Alexandre Dumas, depuis plus de deux cents ans, son admission dans l’ordre national de la Légion d’honneur, au motif que sa couleur de peau ne serait pas conforme à l’identité française ? Le bon sens voudrait que les premiers mots d'un président de la République française digne de ce nom, en foulant la terre haïtienne, soient les suivants :

«Haïti et la France partagent la même langue et ont une longue histoire commune. Cette histoire n’a pas toujours été une belle histoire. J’en suis parfaitement conscient. C’est pourquoi je crois le moment venu de rendre symboliquement hommage à un homme qui, né esclave sur cette terre, est le symbole de tant d’Haïtiens qui, par leur soif de liberté, ont donné leur part de gloire à la France. Je ne suis pas venu pour effacer ou nier le passé. Et pour que vous en soyez convaincus, je voudrais, au nom de l’écrivain français le plus lu dans le monde, qui se considérait comme haïtien, rendre hommage au général Alexandre Dumas, son père, héros de la liberté et de la révolution française, et vous dire ici, sur cette terre d’Haïti, meurtrie pas les blessures de l’histoire autant que par les caprices de la nature, que j’ai décidé, au nom de la France, de réintégrer, en souvenir de cette visite historique, le général Alexandre Dumas, dans l’ordre national de la Légion d’honneur. »

Voilà les mots que les Haïtiens aimeraient entendre. Sans ces mots-là en préambule, ce sera certainement difficile de parler de la reconstruction d’Haïti.

pétition en ligne pour le général Dumas :

http://www.claude-ribbe.com/index.php?option=com_petitions&view=petition&id=47&Itemid=74

jeudi 4 février 2010

Bébé Doc, le métro de Port au Prince et les dix plaies d'Egypte

Jean-Claude Duvalier, alias Bébé Doc, a exercé un pouvoir dictatorial sur Haïti pendant 15 ans, entre 1971 et 1986, avec le soutien de ses volontaires de la sécurité nationale, plus connus sous le nom de tontons macoutes.

Après s’être enfui avec l’aide des États-Unis et de la France, il fut secrètement accueilli à Grenoble au printemps 1986 avec 900 millions de dollars d’ « économies », au moment de la transition entre le gouvernement Fabius et celui de Chirac (1ère cohabitation). C’est Régis Debray, chargé de mission aux relations internationales auprès de Mitterrand, et donc responsable du dossier d’Haïti de 1981 à 1985, qui se serait chargé de recevoir le dictateur (ce dont se souviendra Chirac en 2004 en confiant au guérilléro bavard le dossier du coup d’État contre Jean-Bertrand Aristide). Les bons et loyaux services de Debray lui vaudraient une nomination au conseil d’État par le fait du prince. Jean-Claude Duvalier, officiellement en transit, est ainsi hébergé et protégé par la France depuis 1986. Tous les ministres de l’Intérieur qui se sont succédés ont systématiquement déclaré qu’ils n’étaient pas au courant. On prétend que Duvalier est ruiné à cause de sa femme qui aurait fait main basse sur son magot. On le croise cependant toujours dans les luxueux hôtels et restaurants parisiens. J’ai réussi à me procurer son numéro de portable, dans l’espoir de l’interviewer, ce qu’aucun journaliste français, curieusement, n’a songé à faire depuis 24 ans. Bébé Doc aurait tant de choses à raconter. Après un premier contact, il s’est malheureusement mis aux abonnés absents, très certainement à la demande expresse de ses protecteurs. Bébé Doc a l’obligation d’être discret. Cela fait partie du marché. Il s’est exprimé en 2004, au moment du coup d’État, auquel je le soupçonne d’avoir accordé quelque soutien. À cette époque, j’ai entendu des diplomates français dire que le retour de Bébé Doc serait une bonne solution. Plus récemment, Bébé Doc a fait parler de lui en proposant de mettre des fonds qu’il avait placés en Suisse au service des Haïtiens sinistrés. Cette réapparition n’est pas un hasard. Le jour même du séisme, la justice de Berne venait de refuser à l’État haïtien la restitution desdits fonds, après 24 ans de procédure. Une conseillère fédérale, Micheline Clamy-Rey, vient par ailleurs de se rendre à Port-au-Prince pour discuter de l’affaire avec le président haïtien Préval. Le gouvernement fédéral songerait actuellement à voter d’urgence une loi sur la restitution des biens mal acquis qui empêcherait Bébé Doc de récupérer son pactole. En attendant, il compare, paraît-il, les malheurs d’Haïti aux dix plaies d’Égypte. Selon le dictateur, la onzième sera un tsunami. Tout cela pour punir les Haïtiens de l’avoir chassé. À l’époque de Mitterrand, la France aurait signé un contrat faramineux avec le chef des macoutes pour réaliser un métro à Port-au-Prince. Le secrétaire d’État aux Finances de Bébé Doc, Frantz Merceron, se vantait même d’avoir eu la croix de la Légion d’Honneur pour ce contrat du siècle sur lequel sans doute il vaudrait mieux ne pas trop revenir, de peur de trouver un joli pot aux roses qui permettrait sans doute de comprendre pourquoi la France est obligée de garder sur son territoire le satrape haïtien. On se doute que le métro de Port-au-Prince n’a jamais vu le jour. Bébé Doc le regrette : si le métro avait existé, il aurait pu l’inonder en 1986 comme Hitler le fit pour le métro de Berlin en 1945.

mercredi 3 février 2010

Et si l’on faisait porter le niqab aux serveurs de restaurant ?

Les journalistes français ne sont pas en reste pour stigmatiser le racisme des autres pays : le racisme en Italie, le racisme en Allemagne, le racisme en Russie. Il n’est jamais question que du racisme des autres. Mais s’ils parlaient au moins une fois du racisme français ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un magazine titrer sur ce sujet, alors que j’en vois beaucoup qui titrent sur le voile, sur l’islam, sur les «noirs ». J’en conclus, d’après ce que je lis dans la presse, que la France n’est pas raciste, mais qu’elle aurait des « minorités » problématiques : les «arabes», les «noirs». Quand un journaliste écrit un article sur les « noirs » ou les « arabes », les deux choses qu’on puisse dire de façon certaine, c’est que ce journaliste s’exclut implicitement de ces deux catégories et qu’il n’écrit pas non plus pour elles. C’est sans doute la raison pour laquelle, quand je lis ce genre de prose, je suis partagé entre la fureur et la tristesse. Ces lignes-là ne m'étaient pas destinées, c'est sûr. Pourtant, ces papiers sont utiles. Ils sont révélateurs du racisme français postcolonial que l’on pourra étudier un jour comme on peut étudier le racisme qui sévissait par exemple à l’époque des guerres de décolonisation. Quand un écrit se réduit à l’idéologie qu’il véhicule, on apprend au fond beaucoup de choses sur l’auteur de cet écrit, plus que sur le sujet traité. Par exemple le niqab. Je n’ai jamais vu personne dans cette tenue, sauf dans la presse. Quand je vois la une d’un magazine sur le niqab, je me dis que ce magazine veut en faire la publicité, puisqu’il me présente comme un problème de société quelque chose que je n’ai jamais vu et que le rédacteur en chef de ce journal n’a sans doute pas vu davantage, à moins d’avoir cherché. Je doute en effet que les rédacteurs en chef de la presse mainstream habitent dans des quartiers où toutes les femmes portent le niqab. D’ailleurs, comment savoir si ce sont des femmes, puisque le voile est intégral ? Voilà un vrai problème, que personne n’a posé. Imaginons que demain, incité par ce que j’ai lu dans la presse, je sorte en niqab, pour voir. Tout le monde dira avoir croisé une femme en niqab, certainement obligée de porter cette tenue à cause d’un mari musulman très méchant qui la tuerait si elle se découvrait. On me jettera des pierres. Je pourrais même, dans cette tenue, faire le tour des rédactions et me faire interviewer. À supposer que je dise ce que les journalistes ont envie d’entendre, chiche qu’ils me publient. Mais j’y pense : le niqab permettant de ne pas être vu, tous ceux qu’on n’a pas envie de voir pourraient le porter. Puisque les « noirs » sont problématiques, ils pourraient tous porter le niqab. Comme ça, on ne les verrait plus et les racistes ne seraient plus dérangés. Dans tous les restaurants où il m’arrive d’aller, tout le personnel que j’aperçois furtivement dans les cuisines a la peau noire. Tout le personnel qui sert a la peau blanche. Bizarre, non ? Cela, les journalistes, qui se font beaucoup inviter à déjeuner, c'est connu, le voient forcément, mais ils n’en parlent jamais. Ils pourraient cependant s’étonner que les villes civilisées du XXIe siècle soient plus racistes encore que les colonies esclavagistes du XVIIIe siècle où l’on n’éprouvait pas de répugnance à être servi à table par des personnes à la peau noire. Je propose que l’on fasse porter le niqab à tous ces nègres qu’on ne veut pas montrer, dans ce pays pas du tout raciste où je vis. Comme ça, on ne les verrait plus et on n’aurait pas peur que les clients blancs de peau soient indisposés. En outre, je suis sûr que le restaurant qui mettrait tous ses serveurs en niqab aurait immédiatement une jolie couverture médiatique.

mardi 2 février 2010

Les étranges déclarations de M. Mulet

Un nouveau donneur de leçons vient d’apparaître. C’est le Guatémaltèque Edmond Mulet, qui vient d’être nommé représentant spécial intérimaire de l’ONU pour Haïti. Ses premières déclarations valent d’être citées : «La communauté internationale et les Haïtiens eux-mêmes ne sont jamais parvenus à fonder des institutions stables.» Il me semble qu’il y a pourtant des institutions en Haïti et qu’elles valent bien celles du Guatemala. Si ma mémoire est bonne, tandis qu’Haïti est un pays modèle pour sa recherche de liberté et d’indépendance, le Guatemala a presque toujours été aux mains des États-Unis qui y ont fait ce qu’ils ont voulu pendant tout le XXe siècle, par le truchement de la société United Fruit. Cette «stabilité» qui manquerait aux Haïtiens, est-ce le régime du dictateur guatémaltèque Efrain Rios Montt qui, il y a seulement quelques années, massacrait 200 000 Mayas de la manière la plus barbare, notamment en les précipitant dans la mer depuis des hélicoptères ? Quelles institutions seraient « stables » lorsque la prétendue communauté internationale approuve un coup d’État et intervient pour refuser au principal parti d'un pays de présenter des candidats aux élections ? On pourra noter au passage que M. Mulet considère que c’est à la communauté internationale de «fonder» l’État haïtien. Cette «fondation» serait-elle l’enlèvement, en 2004, du président démocratiquement élu et l’installation consécutive de 9000 soldats de l’ONU qui, apparemment, ne servent à rien, puisque les USA ont cru nécessaire de leur adjoindre 16 000 autres. M. Mulet reconnaît du reste que la Minustah (mission des Nations unies pour la stabilisation – je dirais plutôt la déstabilisation- d’Haïti) n’a d’aucune manière contribué à secourir les Haïtiens après le séisme : « Au tout début, c'était très difficile parce que tous les locaux étaient complètement détruits et que la direction était décimée. En ce sens, nous étions victimes au même titre que le gouvernement et la population. ». À entendre M. Mulet, c’était presque aux Haïtiens de secourir le personnel d’occupation de la Minustah et non pas l’inverse. C’est bien triste de voir un pays ainsi livré à des gens capables de débiter devant la presse autant de sottises. Espérons que l’intérim de M. Mulet ne soit qu’un intérim et que ce ne soit pas un âne qui le remplace.

lundi 1 février 2010

Pauvres Petits Poucets d’Haïti !

Haïti, l’un des pays les plus pauvres du monde, est naturellement l’un des premiers pays fournisseurs d’enfants adoptés par l’Occident et en particulier par la France. L’adoption est souvent une bonne solution pour des orphelins qui retrouvent une famille aimante et équilibrée. Elle ne l’est pas toujours cependant. D’abord parce que les prétendus « orphelins » ne sont pas toujours orphelins mais souvent abandonnés par des familles pauvres qui n’ont pas les moyens des les élever. Relisons Le Petit Poucet de Charles Perrault. Ensuite parce qu’il arrive que des enfants haïtiens soient véritablement vendus, par leur propre famille ou par des intermédiaires, et pas toujours pour être adoptés. Le président Aristide avait déclaré la guerre à certaines filières, notamment canadiennes, où les adoptions étaient combinées à d’abominables systèmes d’assurance-vie. Ces enfants-là, une fois adoptés, mouraient beaucoup, comme bien on pense. Les trafics d’organes ne sont pas non plus qu’une légende ni une source d’inspiration pour les cinéastes (voir ou revoir Dirty pretty things de Stephen Frears). Quant aux réseaux de pédophilie, ils opèrent ouvertement à Port-au-Prince. Les troupes d’occupation, notamment celles de l’ONU, et même la diplomatie, comptent de nombreux amateurs dans ce domaine. On me dira qu’il existe une administration haïtienne qui protège les mineurs et supervise les adoptions. Quand on sait ce qu’est l’administration haïtienne, l’une des plus corrompues du monde, on peut absolument tout imaginer. A moins que l’administration haïtienne supervisant les adoptions soit la seule administration haïtienne à fonctionner et qu'elle soit la seule structure intègre du pays. On a fait beaucoup de cas de la souffrance des familles adoptantes qui attendaient en trépignant leur petit Haïtien, mais rares sont les articles de presse qui se placent du point de vue des enfants adoptés. Dix Américains appartenant à l’une des sectes qui opèrent en Haïti ont été arrêtés à la frontière dominicaine, avec leur cargaison d’enfants volés, âgés de 2 mois à 13 ans. Cela montre, au passage, que la République dominicaine n'est pas très regardante. Si le président René Préval a voulu alerter l’opinion en faisant procéder à cette arrestation, quitte à mécontenter ses amis américains, c’est sans doute que ce genre d’opérations se pratique en ce moment à très grande échelle dans son pays. Il a voulu aussi montrer que les Américains ne peuvent pas tout se permettre. Gageons cependant que les protagonistes de cette sale affaire seront libérés plus rapidement que ne le furent ceux de l’arche de Zoé. Car si René Préval avait une quelconque autorité sur les Américains, il ne leur aurait pas livré les clés du pays comme il vient de le faire et il aurait insisté auprès d’eux pour que son ex-ami Jean-Bertrand Aristide rentre d’exil, comme l’attendaient les électeurs de 2006 qui n’étaient autres, en réalité, que les partisans du président enlevé par les États-Unis avec la complicité de la France de Chirac et de Villepin, le 29 février 2004.

dimanche 31 janvier 2010

Le « rôle positif » de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (dixième et dernière partie)

La France et les USA n’avaient pas ménagé leurs efforts pour que le bicentenaire de la création de l’Etat d’Haïti ne soit pas commémoré, le 1er janvier 2004. Il fallait à tout prix séparer Haïti des Africains, de peur que la petite république caraïbe ne devienne un jour l’axe de la renaissance africaine. Régis Debray, Dominique de Villepin et Édouard Glissant, profitant de son grand âge, étaient allés faire pression sur Césaire pour qu’il refuse d’assister à la cérémonie, et qu’il donne, de ce fait, sa bénédiction au coup d’État qui était programmé. On lui avait dit qu’Aristide était un dictateur et il le crut. L’Afrique du Sud ne se laissa pas influencer par ces mensonges. Un porte-hélicoptères apparut dans la baie de Port-au-Prince une dizaine de jours avant les célébrations. Ce n’est pas sans émotion que j’ai vu arriver les gros hélicoptères envoyés par Thabo Mbeki et qui ronronnaient au-dessus de la ville comme pour montrer que l’Afrique était venue au secours des descendants de ceux qui avaient été arrachés à leur terre par de monstrueux prédateurs. C’était un jour de deuil pour Régis Debray et ses amis. Les Sud-Africains avaient expédié une équipe pour organiser l’intendance de la cérémonie. Ce sont eux qui établirent les laisser-passer et organisèrent le système de captation du spectacle qui fut monté à la hâte. J’écrivis un petit texte de théâtre pour être joué ce soir là. Le 1er janvier 2004, les cérémonies commencèrent le matin, en présence de Thabo Mbeki, du premier ministre de la Jamaïque, de Maxine Waters, députée de Californie représentant le Black Caucus, de Danny Glover, de Randall Robinson, et surtout de plus de cent mille Haïtiens qui agitaient des drapeaux en chantant l’hymne national. Ils étaient si nombreux qu’ils s’étaient juchés sur les grilles entourant le jardin du palais national. Elles plièrent soudain sous le poids de la foule ainsi agglutinée et les plus humbles purent se mêler aux invités officiels. Une courte cérémonie devait avoir lieu aux Gonaïves. Quant on sait que l’organisateur en était Gabriel Frédéric, celui-là même qui avait remis à l’ambassadeur Burkard, le 9 novembre, copie du dossier juridique sur la restitution de la dette de la France, on se doute qu’elle fut sabotée et avec l’aide de qui. Il y eut quelques tirs d’armes automatiques en direction du président Aristide et de Thabo Mbeki qui, heureusement, ne furent pas atteints. Le soir, un spectacle fut présenté au Palais national. Les violons de l’orchestre amateur Sainte-Trinité et le ballet national de Cuba furent mis à contribution. Le texte que j’avais écrit, Le rêve de Mandela, fut joué par Danny Glover et Jean-Michel Martial. J’étais à peu près le seul français parmi les invités d’honneur en ce jour historique où l’ambassadeur Burkard grimaçait plus encore que de coutume. Christiane Taubira était très attendue, mais elle ne vint pas. Elle expliquera sans doute un jour pourquoi. Aucun de ceux qui, en France, ont fait depuis de l’esclavage leurs fonds de commerce n’étaient là. Aucun journaliste de la presse occidentale ne rendit compte de l’événement qui, officiellement, n’a jamais existé; pas plus que la bataille de Vertières qui entraîna la capitulation française , le 18 novembre 1803. Je quittai Port-au-Prince quelques jours après la cérémonie, non sans être allé saluer le président. Il pensait que ces événements seraient niés un jour et qu’il faudrait témoigner de ce qui s’était réellement passé. Après mon départ, Burkard, Villepin frère et soeur, Debray et tous les autres continuèrent leur travail de sape, en liaison constante avec les Américains. De prétendus rebelles, commandés par un assassin notoire, entrèrent dans le pays pour faire diversion dans le nord. Une délégation fut envoyée à Paris par le président pour rencontrer Villepin et demander l’aide de la France contre ces mercenaires afin de sauver la démocratie haïtienne. Elle était composée du ministre des Affaires étrangères, de la ministre de la Culture et du directeur de cabinet du président Aristide. J’eus l’occasion de les voir tous trois avant leur rencontre avec Villepin, qui eut lieu dans l’après-midi du vendredi 27 février 2004. Villepin les reçut entre deux portes et leur fit comprendre que le sort du président Aristide était scellé. Il avoua en avoir eu confirmation de son homologue Colin Powell en personne. « Il vaudrait mieux qu’il démissionne. C’est toujours mieux que d’être obligé de monter dans un hélicoptère, la nuit, au fond d’un jardin. » Telle fut la formule de celui qui, depuis, s’est retrouvé devant la justice pour son implication présumée dans une sordide affaire de listings trafiqués. Villepin était donc parfaitement informé, au moins dès le 27 février, de l’enlèvement, en fait activement préparé par la France et les USA depuis plusieurs mois. Trois témoins peuvent l’attester. Dans la nuit du 28 au 29 février 2004, après une dernière réunion entre l’ambassadeur des USA, Foley, et son homologue français, Burkard, des troupes américaines (et probablement françaises aussi) pénétrèrent secrètement en Haïti. Au milieu de la nuit, Luis Moreno, chef de la CIA à Port-au-Prince, se présenta au domicile privé du président avec une vingtaine d’hommes des forces spéciales. Plusieurs dizaines de soldats, équipés d’armes à visée laser et de systèmes de vision de nuit, investirent la propriété. Les Américains obligèrent le président Aristide et sa femme à monter dans une voiture qui se dirigea vers l’aéroport. Ils n’avaient pas le choix, leurs deux filles se trouvant chez leurs grands-parents, aux USA, et servant d’otages. Un grand avion blanc attendait sur le tarmac. Il ne portait aucune marque d’immatriculation, sauf un drapeau américain peint sur la queue. Moreno obligea le couple à monter. L’avion décolla immédiatement pour se poser à Antigua. Aristide restait très digne. Sa femme pleurait en silence. Ils n’avaient pas de vêtements pour se changer et se doutaient que leur maison était déjà livrée au pillage. Peut-être allaient-ils mourir sans revoir leurs enfants. L’avion resta cinq heures stationné à Antigua. On refusa aux passagers de dire où ils se trouvaient ni ce qu’on allait faire d’eux. L’avion redécolla et traversa l’Atlantique. Dominique de Villepin avait négocié avec Bongo pour que ce dernier serve d’intermédiaire auprès de François Bozizé, lequel venait de faire, avec l’aide de la France, un coup d’Etat en Centrafrique. Les Américains avaient reçu l’assurance qu’Aristide serait mis en détention dans une « prison militaire française ». Cette prison militaire française était en fait le palais du "président" Bozizé, effectivement contrôlé par un important détachement français. L’"ami" qui m’avait fait rencontrer Mme Rossillon était aussi (le monde étant petit) un ami de Bozizé. Apprenant par la presse l’arrivée d’Aristide en Centrafrique, je suppliai cet "ami" de me mettre en contact avec le dictateur de Bangui. Je n’obtins qu’un numéro de télécopie qui me permit de faxer une lettre pour que Bozizé m’autorise à joindre Aristide. Après plusieurs jours d’efforts, je parvins à parler au lieutenant François, qui était le geôlier du président et finis par le convaincre de m’autoriser à lui parler. Aristide ne me dit que ces mots : « C’est le fort de Joux numéro 2 ! » C’était assez clair, puisque le fort de Joux était le lieu où les Français, après l’avoir enlevé, avaient mis en détention et exécuté Toussaint Louverture (officiellement mort de froid et de tristesse). Cette formule était un appel au secours. Je lui demandai s’il pouvait parler aux journalistes. Cela lui était impossible. Je donnai au président un rendez-vous téléphonique à 17 heures. Je me trouvais cette fois dans les studios de la radio RTL, dont il convient de saluer l’indépendance, et cette conversation fut enregistrée. Le président Aristide déclarait avoir été enlevé avec la complicité de Dominique de Villepin, de sa sœur, Véronique de Villepin-Albanel, de Régis Debray et de l’ambassadeur Thierry Burlkard. La conversation que j’avais eue avec le président Aristide fut diffusée le lendemain matin, sans aucune censure, au journal de sept heures. Le soir, je récidivais, mais sur TF1 cette fois, grâce à l’amicale complicité de Patrick Poivre d’Arvor, que je dois lui aussi remercier pour son courage, puisqu'il réussit, non sans mal, on peut l'imaginer, à imposer le sujet au journal de 20 heures. Une troisième rencontre fut organisée par mon entremise, chez Marc-Olivier Fogiel cette fois. Fogiel avait tenu à faire lui-même l’interview. Elle serait diffusée sur le plateau de France 3 en ma présence. Je fis confirmer ces dispositions par écrit. J’établis le contact et Fogiel fit son interview. Ses collaborateurs avaient préparé des questions du genre : « M. Aristide, vous êtes un dictateur, un trafiquant de drogue et un assassin, et vous avez pris la fuite pour échapper à la fureur du peuple que vous avez trahi, n’est-ce pas ? » Aristide répondit à Fogiel d’une manière si convaincante et avec un tel calme qu’il devenait évident qu’il avait été calomnié et enlevé. L’interview du président Aristide et ma présence étaient annoncées dans toute la presse pour l’émission en direct du dimanche soir. On avait prévu un taxi pour que je m’y rende. Une heure avant le rendez-vous fixé, le journaliste qui avait monté le sujet m’appela pour me dire que la diffusion et l'entretien exclusif avec le président, de même que ma présence sur le plateau, étaient "déprogrammés". C'était un stagiaire qui avait encore des illusions. Il était écoeuré par ce qu'il appelait lui-même une censure, ayant travaillé tout le week-end. Je ne reçus jamais d’explication de Fogiel, mais j’imagine que Villepin s’était opposé à cette diffusion en intervenant directement auprès de Marc Tessier, à l’époque président de France Télévisions. Néanmoins, en partie grâce aux interviews diffusées sur RTL et TF1, et qui firent beaucoup de bruit, Bozizé fut obligé de laisser Aristide repartir lorsqu’un avion affrété par les amis démocrates du président (et où se trouvaient notamment Maxine Waters et Randall Robinson) se rendit, quelques jours plus tard, à Bangui. Au grand dam des Américains et des Français, Aristide put repartir en Jamaïque et y retrouver ses deux filles. Je devais apprendre plus tard qu’il avait été prévu que le président, comme je le pressentais, et comme il le pressentait sûrement lui-même, trouve la mort dans sa prison de Bangui. Il m’est impossible d’affirmer que Villepin était impliqué dans la préparation de cet assassinat, mais, dans la mesure où j’ai pu avoir la confirmation et la preuve irréfutable qu’il était bel et bien programmé, j’imagine qu’il n’était pas difficile au ministre des Affaires étrangères d’être au moins informé de ce qui allait se passer. Plusieurs semaines plus tard, je reçus un appel téléphonique de Jamaïque. C’était Aristide. Il me dit qu’un « grand oiseau » viendrait le prendre le soir même et qu’il allait retourner dans le pays originel sous la protection de l’homme que j’avais rencontré pour le bicentenaire. Cela voulait dire que Thabo Mbeki lui envoyait un avion à destination de Prétoria. A la faveur de ces évènements, Aristide et moi nous liâmes d’amitié. Depuis six ans, il vit à Prétoria, sous la protection des Etats africains et de la Caricom (c'est à dire de tous les états nègres de la planète, ceux qu'on ne désigne jamais comme faisant partie de la "communauté internationale") avec, comme seul revenu, le salaire qui lui est versé pour les cours qu’il donne à l’université d’Afrique du sud. Je n'ai pu m'offrir qu'une fois le voyage pour aller le voir. J'en ai profité pour l'interviewer. Il ne s’est jamais écoulé un mois sans que nous nous téléphonions. Notre dernier entretien, c’était il y a trois jours. Aristide a tout enduré, ne s'est jamais plaint, n'a jamais plié. Une fois le président Aristide renversé, Villepin et Bush, violant impunément la constitution du pays, mirent en place une nouvelle dictature sous l’égide d’un Américain, Gérard Latortue, une crapule nommée par les anciens pays esclavagistes «premier ministre de transition». La première mesure de Latortue fut d’annuler la demande faite à la France de restitution des 21 milliards de dollars extorqués à partir de 1825. Deux ans plus tard, les partisans d’Aristide élisaient René Préval à la présidence, dans l’espoir qu’il permette à Aristide de rentrer dans son pays. Le jour de cette élection, j’étais dans le bureau du ministre français du tourisme, Léon Bertrand. Il fut très étonné que je lui donne le nom nu président qui allait être élu, car ce n’était pas le candidat de la France. Aujourd’hui, Léon Bertrand, ami intime de Chirac (l'homme qui ne se "commet" pas avec n'importe qui) est en prison pour corruption. Ainsi va le monde. René Préval, depuis quatre ans, n’a pas pu, n’a pas voulu ou n’a pas osé faire rentrer son ex-ami. Les Haïtiens n’ont jamais cessé de manifester pour le retour de leur président, honteusement enlevé par les Américains et la France. Un jour peut être, qui n'est pas forcément éloigné, un nouvel « oiseau » venu d’Afrique reconduira dans son pays celui qui n’aurait jamais du le quitter. Dans cet avion, le président Aristide sera accompagné de quelques amis américains : Danny Glover, Randall Robinson, Maxine Waters. Il y aura sûrement un Français aussi dans cet avion. Il se pourrait bien que ce soit moi. Régis Debray a écrit un livre sur la «fraternité». Il s’apprête certainement à faire campagne pour l’élection de Villepin en 2012 avec l’espoir d’être nommé ministre de la Culture. Quand il marche dans la rue, il n’y a plus de gendarmes pour l’escorter. Je ne lui ai jamais administré la paire de gifles qu’il mériterait certainement de recevoir. Je préfère le laisser avec sa conscience et le souvenir des milliers de morts, des dizaines de milliers peut-être, qui suivirent le coup d’État donc il fut l’artisan. Sous le régime de Latortue, on enfermait les partisans d’Aristide dans des containers qu’on aller jeter ensuite dans la mer. Véronique de Villepin-Albanel continue d’animer l’aumônerie de Sciences po. Elle ne s’est jamais exprimée sur ces événements, mais comme c’est, paraît-il, une bonne chrétienne, je suppose qu’elle me pardonnera d’avoir dit la vérité et qu’elle priera pour le salut de mon âme. Villepin, devenu ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre, envoya l’année même du bicentenaire, un corps expéditionnaire de 1000 soldats français. On n’avait pas vu de soldats français en Haïti depuis la capitulation de 1803. Les soldats de Villepin firent sécher leurs slips, non pas sur la ligne Siegfried, mais sur les grilles du palais présidentiel. Ils baptisèrent l’opération « Rochambeau », du nom du général qui se servit de chiens dressés pour dévorer les nègres et qui entreprit l’extermination de tous les Haïtiens de plus de douze ans, en les faisant gazer au soufre dans les cales des bateaux. Le jour de leur départ, Paris Match publia l’interview d’une Haïtienne prétendant qu’elle avait assisté à une « messe noire » où le président Aristide avait «probablement» sacrifié un nouveau né en le coupant en morceaux. La seule accusation qui n’ait jamais été portée contre le président d’Haïti, c’est la pédophilie. Je m’étonne qu’ils n’y aient pas pensé. Burkard a pris sa retraite avec le traitement d’ambassadeur. Il est retourné chez lui, en Alsace, là d’où il était venu, jeune homme, certainement avec des rêves plein la tête. C’est le temps qui l’a puni. Il a l’air d’un vieillard. Il se pique à présent d’écrire. Des romans policiers régionalistes. Il est venu me voir au stand au salon du livre de Paris en 2009, un peu penaud, comme pour faire la paix. J’ai brandi le livre que je signais, «Le nègre vous emmerde». Il a fait demi-tour. Quant à Villepin, il m’a fait appeler par son secrétariat, en septembre 2005, alors qu’il était Premier ministre, pour me nommer membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) du fait de mon engagement pour les droits de l’homme. Comme j'étais notoirement l’ami de quelqu’un qu’il a accusé de violer ces mêmes droits de l’homme, cette nomination était bien étrange. Pour exprimer ma gratitude, j’ai publié, deux mois plus tard, un livre sur Haïti : Le crime de Napoléon. Je n’ai pas été renommé à la CNCDH au moment de son renouvellement. Au fait, l'aéroport de Cayenne s'appelle "Rochambeau". Je m'étonne que Christiane Taubira, députée de la Guyane, n'ait jamais demandé qu'on le débaptise. Un livre de Randall Robinson, relatant dans le détail tous ces événements, est sous presse pour être publié le 18 février 2009 sous le titre Haïti, l'insupportable souffrance. J'aurai eu l'honneur de le publier et de le préfacer. Telle sera ma modeste contribution, avec le témoignage publié quotidiennement depuis dix jours sur ce blog, à la reconstruction d'Haïti. Je n'ai écrit que la vérité. L'histoire jugera.

samedi 30 janvier 2010

Le "rôle positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (9 e partie)

Le coup d’État initial avait été prévu avant que les cérémonies du Bicentenaire n’aient lieu, c'est à dire avant le 1er janvier 2004. Pour la France, qui redoutait par dessus tout ce bicentenaire, c’était la meilleure solution. Régis Debray voyait un par un les responsables des pays africains contrôlés par la France, probablement pour les menacer s’ils participaient au bicentenaire d’Haïti. Lorsqu'il m'avait reçu chez lui à Paris, il ne s’en était pas caché. Il s’était même étonné de la position inflexible de la ministre des Affaires étrangères d’Afrique du Sud, favorable aux Haïtiens. « C’est étrange. Ce que vous me dites me rappelle ce que m’a dit la ministre dans son mauvais anglais » lançait-il avec mépris. On se souvient que Régis Debray, lui, dès l’époque de son équipée bolivienne, parlait très bien l‘anglais. Alors que j’étais en transit le 11 décembre 2003 à l’aéroport de Pointe-à-Pitre, pour prendre l’avion de Port-au-Prince, un ami haïtien m’avait présenté le chef d’escale d’Air France à Port-au-Prince. Ce chef d’escale ressemblait à tout sauf à un chef d’escale. Il était accompagné d’une jeune femme, originaire d’un ancien pays communiste, qu’il nous présenta comme sa compagne et dont on pourrait dire sans médisance qu’elle n’avait pas très bon genre. Le hâbleur se félicitait d’avoir obtenu la naturalisation de la fille. Il ne nous dit pas comment, mais on sentait qu'il en avait très envie. Mon ami faisait un simple aller-retour et devait repartir de Port-au-Prince le 15 décembre. Le chef d’escale l’informa, très sûr de lui, qu’il n’y aurait pas de vols ce jour-là. Je lui demandai de répéter. Il me répéta en souriant, et d’un air entendu : « Non, le 15 décembre, il n’y aura pas de vols à Port-au-Prince ! Aucun vol ! » Effectivement, le 15 décembre fut assez mouvementé. Andy Apaid, un milliardaire syrien-américain blanc de peau travaillé par la CIA, mais que la presse occidentale présentait comme un Haïtien « noir », chef de l’"opposition" au président Aristide, organisa des manifestations sporadiques où de pauvres hères, pour quelques malheureux dollars, brûlaient trois pneus de voiture, à la plus grande satisfaction des journalistes français qu'Eric Bosc, de l’ambassade de France, appelait pour aller photographier le « chaos » qui s’instaurait, jour après jour, dans ce pays maudit gouverné par un « assassin», un « trafiquant de drogue » un « psychopathe pervers ». Telles étaient les épithètes dont la presse française gratifiait le premier président démocratiquement élu d’Haïti. Un journaliste se lâcha même au point d’écrire dans Le Figaro : «L’échec d’Haïti démontre l’inaptitude des peuples noirs à se gouverner eux-mêmes.» Personne ne releva. Je reçus une volée de mails d’un écrivain haïtien vivant à Paris et qui m’avait oublié, par mégarde, dans son listing. Ce nouveau Camille Desmoulins exhortait les intellectuels haïtiens à descendre dans la rue le jour même pour renverser le "tyran sanguinaire". En même temps, Jean-Claude Duvalier, dans un luxueux hôtel parisien, donnait une interview à la presse américaine pour faire savoir qu’Aristide était le pire dictateur qu’Haïti ait jamais connu. Oui, je n’invente rien, c’était le chef des tontons macoutes qui disait cela. La journaliste américaine, un peu gênée, évoqua (très discrètement) le passé. Là, Bébé Doc répondit superbement : « Je ne dis pas que je n’ai pas commis quelques erreurs…» Si Duvalier montait ainsi au créneau, c’était bien entendu qu’il y avait été autorisé par ses hôtes, c'est-à-dire par M. de Villepin dont je serais bien étonné qu’il n’ait jamais rencontré l'ex-chef des "volontaires de la sécurité nationale" qui se réclamait désormais de l'opposition et lançait cet étrange appel depuis Paris. Certains esprits malades soutenaient, au Quai d'Orsay, que le retour de Duvalier était la meilleure solution. naturellement, ils disaient cela spontanément, sans que Duvalier les y ait "incités" d'une manière ou d'une autre... Au même moment, le 15 décembre 2003 à 15 heures locales, Régis Debray se présenta au palais national de Port-au-Prince avec Véronique de Villepin-Albanel. Ils insistèrent pour être reçus et firent savoir qu’ils avaient un message urgent pour le président, de la part du gouvernement français. C’est le docteur Maryse Narcisse, conseillère d’Aristide, qui les reçut tout d’abord. Ils insistèrent avec beaucoup d’insolence pour voir Jean-Bertrand Aristide. Elle en informa le président qui se résolut finalement à les rencontrer, en présence de Mme Narcisse. Debray et son amie demandèrent que la conseillère sorte. Le président s’en étonna. Mais ils voulaient lui parler sans témoins. Il céda. Là, on changea de ton. On était très loin de ce «moment fraternité» sur lequel le bon apôtre Debray est aujourd'hui intarissable lors des conférences qu'il donne chez les francs-maçons pour mieux vendre ses livres. Là, le style était plus direct. La dame patronnesse de Sciences po se fit un plaisir de régurgiter les menaces de son frère. L’ex guérilléro, l’œil injecté de sang, en rajouta. Dehors le nègre ! La démission ou la vie ! C’est le maître blanc qui te le dit : Dégage, et plus vite que ça ! Ôte toi de là qu’on s’y mette ! Tel était à peu près le message de Paris. Le message de Dominique de Villepin, l'homme qui se voit un jour président de la République et qui nous expliquait naguère que la France est une coquine dont le fantasme serait que des vauriens de son genre la prennent de force, à la hussarde. Joli programme !

Les émissaires dirent en substance au président Aristide, au nom de la France, que s’il ne démissionnait pas immédiatement, « on » allait l’assassiner. Ils ne pouvaient pas avoir une information pareille sans connaître les assassins. «Avez-vous donc une vocation de martyr ? » hurlait la pieuse épouse du général Albanel. Si Régis Debray a admis s’être rendu au Palais national ce jour là et avoir rencontré le président, il a toujours nié avoir été accompagné de Véronique de Villepin. Mais Debray n’est plus à un mensonge près. Ce mensonge-là, particulièrement grossier, ne fait que révéler que le guérilléro bavard souhaitait protéger Véronique de Villepin. On peut se demander pourquoi. Malheureusement pour Debray, il y a des témoins. Les employés du Palais national qui les virent arriver tous deux, le docteur Narcisse qui m’a raconté la scène, le président Aristide lui-même qui me l’a confirmée dans une interview filmée en janvier 2005 (en ligne sur www.claude-ribbe.com ). Mais il y a mieux. L’ambassadeur de France, Thierry Burkard, pour se couvrir, rédigea un télégramme diplomatique faisant état de cette visite et des menaces proférées par Véronique de Villepin et Debray. Il le fit même assez largement circuler pour qu’un journaliste du Monde, M. Paolo Paranagua, y fasse clairement allusion dans un article qui fit trembler Villepin. Au printemps de 2004, après le coup d’Etat, alors que le chef d’escale d’Air France trop bavard rentrait chez lui, à Port-au-Prince, deux hommes à moto s’approchèrent et lui logèrent une balle en pleine tête. Personne ne s’est jamais étonné de cet assassinat, aussitôt mis sur le compte de l'"insécurité" ambiante.

vendredi 29 janvier 2010

Le "rôle positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (8 e partie)

Lorsque la commission Debray se rendit en Haïti, nous résidions dans le même hôtel. Régis Debray et Véronique Albanel (née de Villepin), qui venait de faire son apparition dans cette commission et dont personne ne soupçonnait qu’elle était la sœur du ministre français des Affaires étrangères, avaient, eux, le privilège de loger au manoir des Lauriers, chez l’ambassadeur Burkard. On se demande bien pourquoi. C’était surréaliste de voir des gens comme Chotard, Dorigny ou Dahomay comploter toute la journée au bar de l’hôtel et préparer tranquillement un coup d’Etat en vidant des bières. Ce qui était pathétique, c’était quand ils trépignaient d’impatience, en attendant le fonctionnaire du Quai d’Orsay chargé de régler leurs consommations. Ils n’auraient jamais laissé aux Haïtiens un seul centime qui ne vienne du contribuable français. Les employés de l’hôtel connaissaient mes positions. Comme ce n’étaient pour les membres de la commission Debray que des êtres stupides, de simples choses qui apportaient à boire, les putschistes ne se gênaient pas pour parler devant eux. Ils avaient tort. Plusieurs fois, les barmen vinrent m’avertir que j’étais l’objet favori des conversations de la commission, que ses membres ne cherchaient qu’à me nuire et que j’avais intérêt à être extrêmement prudent, car ils étaient, selon eux, capables du pire. Je pensais que lors des révoltes d’esclaves, et en particulier en 1802, les nègres de case, dont les esclavagistes ne se méfiaient pas, avaient dû plus d’une fois avertir les abolitionnistes de ce qu’on préparait contre eux. Cette marque de confiance de compagnons que je ne soupçonnais pas est l’un des souvenirs les plus forts de cette période. J’eus l’occasion de croiser Debray à l’aéroport et de constater qu’il s’était mis dans une tenue qu’il croyait de circonstance : pataugas et battle dress. À le voir ainsi attifé, il ne faisait aucun doute qu’il préparait un coup d’État et ne s’en cachait même plus. Il allait et venait : sur le plateau central, et sans doute en République dominicaine, où une troupe armée d’assassins commandée, en apparence, par Guy Philippe, se préparait à venir semer la terreur. J’adressai, par principe, un mail d’indignation à Valérie Terranova, la conseillère de Chirac, qui était probablement à l’origine de l’envoi du guérilléro bavard en Haïti : « Je suis extrêmement surpris, après les conversations que nous avons eues, de voir un Régis Debray, ici, en battle dress, en train de préparer un coup d’Etat ! Il est impossible que vous ne soyez pas au courant. En tout cas, maintenant, vous l'êtes et si vous ne réagissez pas, je saurai à quoi m'en tenir.» Cette pauvre fille, aujourd’hui employée à la fondation Chirac (machine de guerre supplétive pour porter Villepin à la Présidence), me répondit d’une manière qui ne laissait aucun doute sur son implication et transmit naturellement copie de mon mail à Debray. Pour comprendre qui elle était et ce qu’elle faisait à l’Élysée, il suffit de dire que lorsque je lui parlai de l’utilité pour la France d’élever une statue à la mémoire du général Dumas, elle me dit qu’il lui suffisait d’en parler à Bongo et qu’il paierait cash. Bongo devait payer beaucoup de choses. C’est comme cela que fonctionnait la France de Chirac et de Villepin : Bongo payait cash. Le lendemain, le guérilléro bavard apparut à l’hôtel où se trouvaient les quartiers de ses troupes, flanqué de quatre gendarmes, qui ne le quittaient pas d’une semelle. Le roquet, prévenu par la Terranova que j’y voyais clair dans son jeu, se mit à aboyer dans le couloir avec une férocité inouïe. Je lui jetai avec mépris qu’on n’était pas en Afrique, encore moins en Bolivie. J’appuyai sur le mot Bolivie en le regardant droit dans les yeux. J’ajoutai qu’il ne serait pas toujours entouré de gendarmes lorsqu’il me croiserait, et que l’avenir pouvait durer longtemps. Il doit s’en souvenir, car depuis, lorsqu’il m'aperçoit, il baisse prudemment les yeux et rase les murs, quand il ne change pas carrément de trottoir. Pour bien comprendre l’ambiance de cette fin d’année 2003 à Port-au-Prince, il faut savoir que le président Aristide laissait les nombreuses radios privées et les journaux se déchaîner contre lui. Les membres de la commission Debray ne se gênaient pas pour aller épancher leur négrophobie maladive au micro de ces stations financées par la classe dirigeante haïtienne, claire de peau et raciste au dernier degré. La presse jouissait d’une liberté dont n’a même pas idée dans les prétendues démocraties occidentales.

L’ambassadeur Burkard devait rencontrer le ministre Voltaire et son homologue des Affaires étrangères, qui me convièrent à cette réunion. Étant citoyen français, j’informai l’ambassadeur de ma présence en qualité d’expert pour la question de la restitution. Burkard en profita pour se faire accompagner par la commission Debray au grand complet, ce qui n’était pas du tout prévu. Au grand complet ou presque, car on demanda ce jour là au « nègre de service », Dahomay, de ne pas venir. Il fut excusé sous le prétexte qu’il avait mal au ventre.

La rencontre est une scène qui mérite d’être contée. Elle se passait dans le bureau du ministre des Affaires étrangères d’Haïti. Ce ministre était là, avec son homologue Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens de l’étranger, chargé du dossier de la restitution. Assistaient à la réunion Ira Kurzban, avocat du gouvernement de Port-au-Prince, Francis Saint-Hubert, brillant économiste haïtien, ainsi qu’un conseiller martiniquais de Leslie Voltaire. Ce conseiller était un ami de Césaire. La commission Debray entra dans le bureau à la queue-leu-leu et s’assit, à l’invitation du ministre, de l’autre côté de la grande table où nous étions déjà installés. Curieusement, deux « membres » de cette commission restaient debout. Le ministre les invita à prendre place, eux aussi, mais ils n’en firent rien. Examinant les lieux avec suspicion, ils allèrent se poster devant les deux issues du bureau, la main sur la poitrine. Tout devenait clair : ces deux messieurs en costume cravate, comme les autres, étaient en fait des gendarmes français en civil chargés de protéger les « blancs » contre les « nègres », forcément dangereux, que nous étions (à l’exception de Kurzban). La main sur le 357 magnum qu’ils dissimulaient sous leur veste, les pandores avaient reçu l’ordre de tirer sur nous - deux compatriotes, deux ministres haïtiens et un avocat américain - au moindre geste qui leur paraîtrait suspect. Cette scène doit paraître romancée. Elle s'est pourtant déroulée telle que je la raconte et personne, à commencer par Debray, n'oserait me démentir. J’y repense souvent. C’était pour moi une bien cruelle humiliation que de voir des compatriotes se comporter ainsi dans une petite démocratie qui ne demandait qu’à entretenir des relations normales avec l’ancien pays colonisateur et esclavagiste. Il était bien déchirant de se sentir encore français dans ces circonstances. Comme c’était néanmoins le cas pour moi, des larmes de honte me montèrent aux yeux, et j’avoue que je n’y repense pas sans émotion, plus de six ans après. Je ne souhaite à personne d’avoir honte de son pays comme j’ai eu honte du mien, dans ce bureau que les ventilateurs n'arrivaient pas à rafraîchir, à 8000 kilomètres de Paris. Imagine-t-on une commission nommée par le ministre des Affaires étrangères de la République d’Haïti se rendant à Paris pour une réunion dans le bureau du ministre des Affaires étrangères français, avec deux gardes armés qui se posteraient devant la porte du bureau de Bernard Kouchner, la main sur le revolver ? Si la commission Debray était capable de se comporter ainsi en public, peut on imaginer ce qui pouvait se passer à l’abri des regards gênants ? Je m’efforçai de prendre de la distance et de rechercher ce qu’il pouvait y avoir de cocasse dans ces circonstances. D’un côté de la table, Ribbe, normalien « noir » comme dirait Finkielkraut, agrégé de philosophie, de l’autre côté de la table, Burkard, normalien «blanc», agrégé des Lettres, et Debray, normalien «blanc» également agrégé de philosophie. Les deux normaliens «blancs» avaient des fonctions officielles. Le normalien «noir», lui, défendait une petite démocratie et, au fond, l’honneur de la France. Car la France, heureusement, celle de la déclaration des droits de l’homme, n’était pas du côté de la commission Debray, ce jour là.

Debray prit la parole et demanda avec arrogance, en nous désignant, Me Kurzban et moi, qui nous étions et ce que nous faisions dans ce bureau. Le ministre lui répondit avec un sourire que nous étions membres de la commission élargie chargée d’examiner la restitution de la dette de la France et que nous étions là en tant qu’experts. Il ajouta que M. Debray me connaissait, sans doute. Debray aboya : « Du moment qu’il n’est pas là pour raconter n’importe quoi ! » Véronique de Villepin, qui se cachait sous son nom d’épouse, Albanel, était à côté de Debray, avec l’air pincé d’une femme de colon qui serait obligé d’accompagner son mari au marché aux esclaves et de supporter les mauvaises odeurs. L’ambassadeur se tenait coi, avec l’air aussi franc que celui d’un âne qui recule. Marcel Dorigny, le bon communiste ami des noirs, faisait partie de la bande. Il baissait les yeux quand son regard croisait le mien.

Sans répondre aux sottises du guérilléro bavard, j’interpellai la sœur du ministre :

- Tiens, quelle surprise ! Je crois que nous nous connaissons

- Oh, cela m’étonnerait ! répliqua la pimbêche avec mépris.

- Mais, si, faites travailler votre mémoire. Vous ne voyez pas ?

Véronique de Villepin commença à se troubler. Debray la regardait avec inquiétude. Les deux gardes du corps ne comprenaient plus rien : on leur avait dit qu’il y aurait des nègres très dangereux, des « chimères » sur lesquels il ne faudrait pas hésiter à faire feu et voici que l’un d’entre eux, au lieu de tirer sa machette de dessous la table, s’exprimait calmement, en bon français, avec des mots qu’ils n’auraient jamais imaginés si bien prononcés dans la bouche d’un sauvage.

Après avoir laissé passer un instant, je lançai :

- Vous êtes bien Véronique Galouzeau de Villepin ?

- Oui, pourquoi ? fit-elle en rougissant jusqu’aux oreilles.

La nouvelle Pauline Bonaparte était publiquement démasquée. Les deux ministres étaient hilares.

- Je me souviens de vous, ajoutai-je, parce que nous étions condisciples à Sciences po.

C'était vrai. J'avais fréquenté, en même temps que l'Ecole normale, cette institution, (pour voir, car je n'avais que peu de goût pour les compromis et la vie ennuyeuse qu'imposait, selon moi, une carrière dans la haute administration). Je me souvenais très bien de cette péronnelle qui préparait l'Ena, et dont le frère, à l'époque, ne s'était évidemment pas encore fait remarquer en devenant le "Fouché" de Chirac, l'homme du "cabinet noir".

- Quelle mémoire ! glapit-elle. Ou alors, vous avez pris vos renseignements.

- Non, je n'ai pas l'habitude, comme vous sans doute, de "prendre mes renseignements" sur les gens. Mais il y a simplement quelque chose qui m'a marqué chez vous et que vingt cinq années n’ont pas effacé.

- Ah oui, et quoi donc ?

- Votre amabilité et votre sourire.

Véronique de Villepin, qui ne s'attendait guère à cette sortie de ma part, se retrancha dans un mutisme complet. Debray, pour la sauver du ridicule, prit la parole d’une voix qui se voulait menaçante :

- Je suis ici au nom du président de la République française, éructa-t-il sous sa moustache. Je commence par vous avertir d’une chose. Que ce soit bien clair : même si ce président était mon ami Alain Krivine, vous n’auriez pas un sou de la France, vous entendez ? Pas un sou ! Jamais ! Jamais !

Ce qui était étrange, c’était que la question de la restitution de la somme extorquée aux Haïtiens par la France en 1825 avait été explicitement exclue de la mission de Régis Debray. Le Quai d’Orsay l’avait bien précisé dans un communiqué. On pouvait donc tout imaginer de la réalité de cette mission. Debray venait de prouver, en tout cas, deux choses : 1°/ Il avait l’aval de Chirac. 2°/ C’était vrai qu’il parlait trop.

Les Haïtiens ne l'appelaient plus que "Le Konzé". Konzé, c'était le patronyme honni du compagnon du résistant Charlemagne Péralte qui, pendant l'occupation américaine, avait vendu son ami aux Yankees. Péralte avait été sommairement exécuté et cloué sur une porte pour servir d'exemple. Tous les Konzé d'Haïti avaient, depuis, changé de nom.

jeudi 28 janvier 2010

Le rôle "positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (7 e partie)

M’étant rendu en Haïti pour travailler avec le ministre Leslie Voltaire sur le dossier de la restitution de la dette, je pris contact avec l’ambassadeur Burkard, qui avait pris son poste depuis quelques semaines. L’antichambre de l’ambassade jouxtait le bureau du service de presse d’Eric Bosc, un diplomate qui se comportait en véritable agent du putsch qui se préparait. Son bureau était éclairé par une large baie vitrée donnant sur le couloir. Il l’avait entièrement tapissée d’articles hostiles au président Aristide et même de caricatures ouvertement racistes placées bien en évidence, de sorte que toutes les personnes qui rendaient visite à l’ambassadeur ne pouvaient manquer de les voir. Burkard se prenait maintenant très au sérieux. Comme je ne lui cachais nullement ma position favorable sinon à la restitution, du moins à la nécessité d’examiner sérieusement et objectivement le dossier, il en vint à me demander, non sans une pointe d’insolence destinée à éprouver ma patience, si finalement j’étais français ou haïtien. Je lui répondis très calmement que, depuis 1804, tous les Français ayant subi l’esclavage, personnellement ou par ancêtres interposés, étaient haïtiens de droit s’ils en faisaient la demande et que, pour ma part, j’étais haïtien de cœur, ce qui ne m’empêchait pas d’être aussi français que lui. Peut être davantage, aurais-je pu ajouter, si j’avais voulu être méchant. En tant que français, je considérais qu’il était de l’intérêt de mon pays d’examiner avec le plus grand intérêt ce dossier, plutôt que de refuser toute discussion. Pour m’impressionner, Burkard me convia à prendre le thé dans sa résidence, au manoir des Lauriers, une splendide villa coloniale où il vivait gardé par des gendarmes armés jusqu’aux dents et servi par autant de domestiques «de couleur» qu’aurait pu en avoir le plus riche planteur esclavagiste de l’île au XVIIIe siècle. Burkard s’était acoquiné avec les plus opulentes familles à la peau claire de Pétionville qui vivaient dans un luxe dont on ne peut avoir idée et qui, presque toutes, étaient les plus actifs soutiens des putschistes. Chez ces gens-là, dont le fantasme secret était de fréquenter des Français pouvant attester qu’ils descendaient des pires colons de Saint-Domingue, le foie gras, le caviar et le champagne étaient monnaie courante. On donnait des fêtes splendides, protégées par des milices privées armées de M16. Ceux qu’on appelait les « mulâtres » se seraient sentis déshonorés d’avoir moins de douze domestiques. Chaque enfant avait son chauffeur et sa nounou. Mais ce qui était le plus surprenant, c’étaient les feux de cheminée, le soir, dans les villas hollywoodiennes perchées sur de fraîches collines, quand on sait qu’il n’y a pas une brindille de bois en Haïti. Pendant ce temps, ceux que la presse occidentale appelait les «chimères», une manière étrange de désigner les pauvres ayant voté pour Aristide, attendaient, dans les bidonvilles, la mise en place des réformes décidées par leur président qui tentait d’imposer aux riches « mulâtres » un salaire minimum et le paiement normal de l’impôt. Je dois préciser que, malgré le dénuement, il n’y avait aucune famine à l’époque en Haïti. Je me rendis au manoir des Lauriers. L’ambassadeur éprouvait une jouissance non dissimulée, surtout en ma présence, à se faire servir par François-Joseph, un vieux domestique nègre auquel il imposait les gants blancs. On se serait cru dans un roman bien raciste de Margaret Mitchell. L’ambassadeur était très énervé par l’arrivée prochaine de Debray et de sa commission. Il demanda mon avis sur la manière de traiter le dossier franco-haïtien. Je lui dis qu’il me paraissait souhaitable que le président français rencontre son homologue de Port-au-Prince. Burkard répondit avec une moue de mépris que le président de la République française ne se « commettait pas avec n’importe qui ». Cette phrase était incroyable dans la bouche d’un diplomate qui aurait dû, au moins, affecter un semblant de neutralité. Elle était particulièrement comique quand on sait quels étaient les amis de Chirac et de Villepin. Elle mit en tout cas un terme à notre entretien. Sous son apparente tranquillité, Burkard était extrêmement préoccupé par le dossier sur la restitution. Bosc était tout fier d’avoir réussi à se procurer l’argumentaire juridique développé par les Haïtiens grâce au directeur général du ministère des Haïtiens habitant à l’étranger, Gabriel Frédéric, le collaborateur du ministre Leslie Voltaire. Frédéric était pourtant un proche ami d’Aristide, qui était parfaitement informé de cette « trahison», mais ce haut-fonctionnaire haïtien avait besoin d’un visa pour que sa maîtresse puisse se rendre en France. Telle était l’ambiance à Port-au-Prince, en cette fin d’année 2003. L’ambassadeur, suite à notre entretien, s’empressa de rédiger une dépêche pour expliquer à sa hiérarchie, c'est-à-dire à Villepin, que j’étais «à la solde» du président Aristide. On traitait ce dernier de dictateur. S’il l’avait été, sans doute aurait-il fait un mauvais parti à Frédéric et jeté les Burkard, Bosc et consorts dans le premier avion en partance pour la France.

mercredi 27 janvier 2010

Le rôle "positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (6 e partie)

Dominique de Villepin croyait avoir le plus grand intérêt, en cette fin d’année 2003, à déstabiliser Haïti et à renverser Aristide. D’abord il souhaitait se réconcilier avec les Américains avec lesquels il avait engagé, depuis le printemps, une partie de bras de fer. Les relations s’étaient dégradées à cause de l’Irak (Villepin s’étant opposé à l’invasion) et de l’affaire Executive life. Pour la justice californienne, le Crédit lyonnais, dont l’actionnaire était l’État français, avait pris illégalement le contrôle de la compagnie d’assurance Executive life. Aux yeux des Américains, la France s’était comportée dans cette affaire comme un état voyou et des poursuites judiciaires pénales étaient engagées. Paris risquait d’écoper d’une amende faramineuse. Une violente campagne de presse était menée par la presse américaine. L’ambassade de France à Washington recevait quotidiennement des dizaines de milliers de mails d’insulte. C’était François Pinault, l’ami milliardaire de Chirac et de Villepin (propriétaire du magazine Le Point et des revues L’Histoire et Historia qui faisaient l’éloge de l’historien révisionniste et négrophobe Pétré Grenouilleau ainsi que de Pap Ndiaye, son faire valoir) qui avait racheté la compagnie d’assurance au Lyonnais, via sa société Artémis. En la revendant ensuite, il avait gagné un bon milliard de dollars. De ce fait, Pinault était également l’objet de poursuites. Un jury populaire devait le condamner à 700 millions d’euros d’amende (on se doute que, depuis, tout s’est arrangé). Pour Villepin, il importait donc de calmer le jeu avec les Américains. Or les Américains souhaitaient renverser Aristide. Rien de mieux qu’une bonne réconciliation sur le dos d’Haïti. D’autant que la France réactionnaire avait deux autres raisons de participer au coup d’État. En France, les citoyens d’origine africaine et antillaise étaient, et sont encore, implicitement traités comme des inférieurs (notamment par une absence complète de visibilité à la télévision et dans la vie politique). On redoutait les effets d’un bicentenaire d’Haïti auquel se seraient associé les pays africains en théorie indépendants mais contrôlés par la Françafrique et qui aurait glorifié des esclaves révoltés à la peau noire. Port au Prince ne devait pour rien au monde devenir l'axe de la renaissance africaine. Paris redoutait surtout l’ouverture du dossier de la dette de la France à l’égard d’Haïti (pour la rançon imposée par la force en 1825) que le président Aristide estimait à 21 milliards de dollars. En outre, parallèlement à la restitution de la somme versée à la France, Aristide évoquait les réparations qu’Haïti pourrait exiger pour 150 années d’esclavage. Même si le gouvernement Raffarin s’efforçait d’enterrer la loi Taubira en ne prenant pas le décret qui permettait de l’appliquer, l’esclavage était désormais un crime imprescriptible contre l’humanité. Une réparation demandée par un état souverain victime de ce crime pouvait prospérer devant un tribunal international. En cas de condamnation, d’autres états, en Afrique, pouvaient exercer des poursuites et réclamer des réparations. On pouvait même imaginer que des descendants d’esclaves français en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane et à La Réunion demandent eux aussi des réparations. Après tout, au moment de l’abolition de l’esclavage en 1848, des réparations avaient bien été payées par l’État aux colons (entre 400 et 500 francs or, soit environ 4000 euros par esclave perdu) tandis que les esclaves ne recevaient, eux, aucune indemnité, la liberté « accordée » (mais qui appartient évidemment de manière inaliénable à chaque être humain) étant spécieusement considérée comme un bienfait qui dispensait l’État d’avoir à payer quoi que ce soit. Bref, le cauchemar, c’était que recommence d’une autre manière ce à quoi les ex-pays esclavagistes avaient échappé à Durban en septembre 2001. Le dossier de la dette avait été confié par le gouvernement de Port-au-Prince au ministre chargé des Haïtiens résidant à l’extérieur, Leslie Voltaire. Il réunit une commission internationale d’experts. J’acceptai très volontiers d’y participer. Ma position était très simple. La France avait manifestement une dette à l’égard d’Haïti au regard de l’indemnité de 1825. Trois questions se posaient cependant. D’abord celle du montant de cette dette. Le chiffre retenu par le gouvernement haïtien méritait d’être examiné. Ensuite la légalité de la demande : était-elle recevable en justice ? Ne valait-il pas mieux un accord amiable ? Enfin la manière dont la France pouvait rembourser cette dette, si elle la reconnaissait. De mon point de vue, il y avait plusieurs solutions. Paris pouvait cautionner des emprunts. Une aide en nature était également possible : par exemple un renforcement de la coopération. Les intérêts de la France n’en auraient pas été lésés pour autant car des entreprises françaises pouvaient parfaitement profiter des mesures accordées dans le cadre de cette coopération renforcée. Les routes, les télécommunications, l’adduction d’eau, la collecte des ordures ménagères, la construction d’immeubles, l’infrastructure touristique : tout cela, mon pays savait le faire. Nous pouvions aider Haïti tout en y trouvant notre compte. La mission de Régis Debray, secrètement appuyé par la sœur de Dominique de Villepin, allait absolument à l’inverse de mes vues équitables : intervenir à Port au Prince, à Paris et en Afrique pour saboter le bicentenaire de l'indépendance et tirer un trait sur Aristide. Peu importait que ce coup d'Etat fasse des milliers, voire des dizaines de milliers de morts.

mardi 26 janvier 2010

Le rôle "positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (5e partie)

Le nouvel ambassadeur de France, Thierry Burkard, avait été nommé pendant l'été 2003, avec pour mission de favoriser un coup d'Etat contre le président Aristide. Son prédécesseur, avant de quitter ses fonctions, avait d'ailleurs annoncé une "tempête". Ne me doutant de rien, j’avais adressé à Burkard L’Expédition, dans l’espoir qu’il comprenne un peu mieux la situation. Il me proposa de prendre un café à Paris la veille de son départ, ce que j’acceptai. Il était visiblement prévenu contre Haïti, mais fit quelques efforts pour n'en rien laisser paraître, ce qui lui imposait une sorte de rictus. Comme nous avions des parcours universitaires similaires, il ne pouvait me parler avec le ton qu’il aurait sûrement utilisé avec un autre (nègre). Mais il n’en pensait pas moins. D’où les contorsions de son visage. Il me demanda s’il était vrai que le président Aristide organisait des « messes noires » dans son palais. On peut juger par là à quel point cet ambassadeur était diplomate. Je lui fis répéter la question et lui répondis que si c’était au vaudou qu’il faisait allusion, c’était à ma connaissance une religion, au même titre que n’importe quelle autre. Quant à des « messes noires» en Haïti, je n’avais jamais entendu parler de cela et je m’étonnais même qu’il me pose à moi cette question. Visiblement, du fait de sa mission, que je ne pouvais alors deviner, il avait très peur d’être "fétiché" par Aristide. Il était par ailleurs très agacé qu’on lui ait mis un Debray dans les jambes. Lorsque je pris congé, après lui avoir conseillé de prendre un exorciste (ce qu'il devait faire dès son arrivée à Port-au-Prince) l'ambassadeur insista pour payer nos deux cafés avec un billet de 500 euros tout droit sorti de l'imprimerie de la banque de France, ce qui m'intrigua, d'autant que l'homme avait plutôt l'air d'un fesse-mathieu. Debray me reçut chez lui, rue de l’Odéon, au milieu du mois de novembre. Un vieil appartement bourgeois, crasseux, à l’image de son occupant. Il s’efforça d’être affable et de dissimuler un sourire d'extrême suffisance sous sa grosse moustache qui ne le rendait pas, c'est le moins qu'on puisse dire, aussi sympathique que Brassens, son modèle de jeunesse. Comme je me demandais si je serais capable de le prier de me chanter un couplet de "Gare au gorille", le téléphone se mit à sonner. Le répondeur était branché. Le haut parleur aussi. Une voix de femme assez jeune laissa un message assez personnel qui me mit, on s’en doute, dans un certain embarras. Debray aurait pu se précipiter pour couper le son, mais finalement il devait être flatté de faire entendre qu’une jeune femme lui laissait un message de cette nature, ce qui était a priori très improbable pour ce sexagénaire revêche aux costumes "seventies". Par la suite, je me convainquis que cette jeune femme était certainement Véronique de Villepin-Albanel, la soeur du ministre, ce qui devait porter la vanité du guérilléro bavard au-delà de toute mesure.

lundi 25 janvier 2010

Le "rôle positif" de Régis Debray en Bolivie et en Haïti (4 ème partie)

Novembre 2003. Le dossier faisant mousser Pétré-Grenouilleau, présenté comme un nouveau Thucydide, venait de paraître dans la revue L’histoire appartenant à Pinault, l'homme bu bois exotique. Si l’on n'avait pas osé y présenter les esclaves comme de vrais salauds, on n’en était pas loin. C’étaient au moins des imbéciles. N’étant pas assez malins pour vendre leurs congénères, comme l’avaient toujours fait les Africains, ils s’étaient fait prendre. Les négriers et les planteurs étaient, eux, très fréquentables. Et pas si riches que ça. Il fallait relativiser. Ce n’était sûrement pas l’argent de la traite qui avait financé le capitalisme. Et chacun y allait de son article. Même Françoise Chandernagor, dont on pouvait se demander ce qu’elle faisait là, se disait descendante d’esclave. Enfin d’un esclave. Un seul. Chacun sachant qu’elle vivait dans un hôtel particulier à Paris, en province dans un château, elle voulait montrer que c’était un choix identitaire. L’idée était que si les "négros" osaient un jour se présenter comme descendants d’esclaves, ils étaient attendus de pied ferme. Je m’étais rendu au salon du livre de Brive pour y signer L’Expédition, mon second roman (et troisième ouvrage) qui racontait, du point de vue de Pauline Bonaparte, ce qui s’était passé en Haïti en 1802-1803. Comme il est épuisé, je n’ai aucune fausse honte à dire que c’était, selon moi, un bon livre et, dans la naïveté de mes débuts, je m’attendais à avoir un peu de presse. Il n’en fut rien, mis à part une émission sur RTL. Non pas que ce roman n’ait pas été remarqué, au moins par les quelques milliers de lecteurs qui l’achetèrent. Mais on jugea le sujet fort scabreux puisqu’il mettait en cause Napoléon. Le politicien en vogue, Villepin, ministre des Affaires étrangères fort content de lui, et se piquant d’écrire, était un fanatique de ce tyran. Quel journaliste aurait à l’époque osé déplaire à Villepin ? C’est pendant que je signais mes livres, attendant un peu tristement le chaland, que je reçus l’appel de l'ambassadeur Selz, le Monsieur Afrique de la commission Debray, m’annonçant que le guérilléro bavard voulait me voir de la part de la vieille dame de la rue Las Cases qui avait, paraît-il, insisté. Peu après, un brouhaha se fit entendre. C’était l’arrivée de l’écrivain-ministre Villepin qui venait d’ «écrire» quelque chose. D’après un de ses éditeurs, qui n’est certainement qu’une mauvaise langue, il aurait «fallu beaucoup l’aider» comme on dit dans le jargon du métier. La flagornerie était telle que, pour honorer cet incomparable homme de lettres, on lui avait décerné dès son arrivée le grand prix du salon de Brive. Pour être sûr d’avoir du monde à son stand, qui par une ironie du sort, était presque en face du mien, il s’était fait accompagner par Bernadette Chirac. Une meute de journalistes était aux trousses du Dauphin. Les rombières locales, l’opus ministériel à la main, trépignaient d’impatience et d’émotion, prêtes à se battre pour un regard de ce nouveau Talleyrand. De mon côté, c’était beaucoup plus calme. Tandis que je supportais cette scène indécente, contre toute attente, une admiratrice s’approcha. Une jeune femme blonde, la quarantaine. Prenant en mains un exemplaire de mon livre, elle engagea la conversation. Mon ouvrage avait vraiment l’air très intéressant. Elle aimait beaucoup les Antilles en général et Haïti en particulier. Elle avait assisté à la représentation de Monsieur Toussaint, la pièce d’Edouard Glissant, mise en scène par Greg Germain à Pontarlier, près du fort de Joux. Elle finit par me dire qu’elle était amie de Glissant et même qu’elle irait avec son mari passer Noël chez lui, à la Martinique. La conversation s’engagea sur Haïti. La dame semblait si passionnée, en apparence, par ce que je disais, qu’elle s’était accroupie. J’avais oublié et Villepin et l’émeute qu’il déclenchait, tout près, parmi ces vieilles groupies. Une petite demi-heure s’étant écoulée, mon admiratrice me dit qu’elle devait partir, mais qu’elle aimerait que je lui dédicace mon livre. Lorsque j’eus le stylo en main, elle me dit que c’était pour son mari. Je lui demandai un nom pour y associer une formule amicale. Elle me répondit avec un petit sourire et en baissant un peu la voix : « Dominique de Villepin ». C’était Marie-Laure Leguay, épouse de Villepin, béké de la Martinique, qui était ainsi venue au contact. On se doute que ce n’était pas un hasard, puisque je venais de recevoir sur mon portable l’appel de l’ambassadeur Selz m’invitant à rencontrer Régis Debray. Je fis ma dédicace à Dominique de Villepin « en espérant que cette lecture vous incite à célébrer dignement le bicentenaire d’Haïti.» La dame me demanda mes coordonnées que je lui laissai. Comment pouvais-je me douter que son mari allait préparer un coup d’Etat contre Haïti pendant les vacances de Noël dans la villa martiniquaise d’Edouard Glissant et qu’elle en était certainement informée ?