Point de vue : A l'Esclave inconnu, par Claude Ribbe
LE MONDE | 23.12.05 |
On peut se demander comment un pamphlet "sans queue ni tête" a pu trouer d'un coup l'épais blindage de l'omerta française, faire perdre toute contenance à Pierre Nora, successeur de Michel Droit à l'Académie française.
Et même, à croire l'arrogant occupant du vingt-septième fauteuil, empêcher le gouvernement français de célébrer le bicentenaire de la bataille d'Austerlitz. Ce pamphlet, M. Nora, hélas, ne l'a jamais lu. Si tel était le cas, il ne prêterait pas à son auteur des propos absurdes : que le code noir - applicable seulement dans les colonies - préfigurerait les lois de Nuremberg.
Je n'ai fait ce rapprochement que pour la législation "raciale" mise en place en France métropolitaine par Bonaparte à partir de 1802. Mais qu'importe ! Le fondateur [en mai 1980] du Débat ne veut pas débattre, puisqu'il ne comprend rien et ne veut rien comprendre : ni au crime de Napoléon ni à ce qui se passe aujourd'hui en France.
L'esclavage n'a pas de place dans ses lieux de mémoire. Ce qui compte, c'est qu'il sente en lui "quelque chose se lever" avec le soleil d'Austerlitz. Cela lui suffit. Dès lors, Napoléon et la France, c'est tout un.
En revendiquant comme un devoir l'obligation pour la République de rendre hommage à Napoléon à travers la bataille d'Austerlitz, M. Nora montre assez que, de cette victoire, la seule chose qu'il a retenue, ce n'est pas le sacrifice de tous les "quidams" qui y ont participé - le plus souvent malgré eux - mais la gloire particulière d'un homme. Pour autant, la République française doit-elle glorifier son fossoyeur, qui déclarait en public le 7 mai 1806 : " Le mal que font les juifs ne vient pas des individus mais de la constitution même de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France ! "
Il est permis d'en douter. M. Nora me reproche de juger l'histoire en termes moraux et de "plaquer sur le passé des grilles d'interprétation qui ne sont valables que pour le présent". Il me semble pourtant que lorsqu'il parle de honte à propos de ce qu'il estime être une " non-commémoration ", c'est bien d'un jugement moral porté sur l'histoire qu'il s'agit. Si un "quidam " a l'impudence de faire remarquer qu'un dictateur a inauguré, en 1802, la destruction massive d'une population déterminée par des critères à prétention scientifique et l'utilisation de gaz comme moyen d'extermination de masse, l'homme vert dénonce des attaques contre la France.
M. Nora est partout. Et il entend décider de tout. Au Haut Comité des célébrations nationales, ne vient-il pas d'ordonner à un ministre de rayer de la liste des commémorations 2006 le nom du brave général républicain Alexandre Dumas, père de l'écrivain, né esclave dans une colonie française, dont les victoires décisives du Mont-Cenis et du Petit-Saint-Bernard face aux Austro-Sardes n'inspirent à l'immortel, semble-t-il, aucune émotion particulière.
M. Nora, malgré ses rodomontades d'ancien combattant de la décolonisation, semble ne pas savoir grand-chose de la guerre. Austerlitz était une bataille. Tous ceux qui y ont laissé la vie méritent que la République se souvienne d'eux. Et les morts de Trafalgar et de Waterloo n'ont pas droit à moins d'éloges que ceux d'Austerlitz.
N'en déplaise à Péguy, toute guerre est injuste pour ceux qui y périssent, comme pour ceux qui les pleurent. Difficile, en tout cas, de comprendre en quoi consiste l'autorité morale, ou intellectuelle, selon M. Nora. Je ne me permettrais pas de faire grief à ce brillant universitaire de n'avoir pas été admis, comme Marc Bloch, à franchir la grille de l'Ecole normale supérieure ni d'avoir attendu la maturité pour être enfin reçu à l'agrégation d'histoire.
Et si, comme lui, je décidais, depuis trente ans, de ce qui est moral et de ce qui ne l'est pas en France, je finirais par m'interroger sur ce qui fonde mon autorité. Il ne serait pas absurde, comme le suggère l'académicien, de déterrer Bonaparte des Invalides, mais - outre que cette initiative choquerait une partie de la France que je respecte - si c'était pour en faire cadeau aux Corses, ce serait un mauvais calcul.
Si M. Nora connaissait mieux l'histoire de cette île et de ses relations avec Bonaparte, il saurait que les Corses n'en voudraient pas. L'idée d'une tombe de l'Esclave inconnu est, en revanche, excellente. Elle ne peut choquer que M. Nora, et quelques autres, de ces " vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas ! " selon la si juste formule de Hugo.
Cette raison suffit pour suggérer au Président de la République de retenir le projet. Au nom de tous les quidams.
Claude Ribbe, écrivain, agrégé de philosophie, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, est l'auteur du Crime de Napoléon (éditions Privé, 206 p. 18 €).
CLAUDE RIBBE
Article paru dans l'édition du 24.12.05 |